« Sexe et amour au Maghreb » : entre amateurisme et clichés

Si un désir de liberté émane heureusement du documentaire diffusé par M6, celui-ci ne parvient pas à éviter quelques poncifs.

Dimanche dernier, la sixième chaine française (M6) a diffusé un documentaire intitulé  « Sexe et amour au Maghreb ». Un reportage dans lequel la réalisatrice, Michaëlle Gagnet – interdite de visa en Algérie, où elle n’a donc pu se rendre -, a voulu nous montrer  « les dessous de la sexualité de la jeunesse maghrébine », en mettant l’accent sur ses frustrations, découlant des mœurs et autres traditions religieuses.

On s’attendait à voir un reportage objectif, professionnel, traitant de ce sujet délicat en usant d’angles sociaux intéressants, dans une veine mondialiste. Il n’en fut rien. A la place : des clichés sur les libertés individuelles, le statut des femmes, l’Etat policier et la traque des libertés.

Exemple de poncif : la jeunesse tunisienne, selon les journalistes de la chaîne, serait divisée en deux. Les libres d’un côté ; les soumis de l’autre. Alors que les premiers bravent l’interdit en tentant de casser les codes via un mode de vie moderne et « libertin », les seconds continuent de subir la pression des traditions. Et doivent par conséquent se déguiser, se cacher pour passer inaperçus.

Stéréotypes sur le sexe

D’ailleurs, une scène d’hyménoplastie – cette « seconde virginité avant le mariage » – a été jugée assez choquante par le public maghrébin. La journaliste n’ayant pas précisé qu’il ne s’agit pas de pratiques courantes, mais du choix personnel de certaines patientes. Tout comme les opérations de chirurgie esthétiques auxquelles s’adonnent les femmes aux quatre coins du globe.

Il semblerait aussi que la journaliste confonde traditions et obligations, notamment lorsqu’elle évoque le mariage du jeune Fares avec sa fiancée. Ce dernier, selon elle, n’ayant pas le droit de voir sa « promise » au cours de la semaine qui précède leur engagement. Les traditions, pour rappel, ne sont pas des lois. Et aucun code, au sens juridique et pénal du terme, ne peut en sanctionner le non respect.

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Résultat : la vision et la compréhension de la société tunisienne, ainsi que de son fonctionnement, ont pu en sortir amputées. Et c’est regrettable. La journaliste a-t-elle voulu à la place parler des normes sociales, dont la société peut effectivement sanctionner le non respect ? Elle aurait dû approfondir ce point. Qui, d’ailleurs, ne concerne pas uniquement les pays du Maghreb, mais bien toute société, lorsqu’il s’agit de stéréotypes sur le sexe notamment.

Exception dans le monde arabe

On regrette également l’absence d’entretiens avec des universitaires et des experts des questions de genre, famille ou société, qui auraient pu éclairer les téléspectateurs sur les lois en vigueur et la situation des femmes dans les pays visés. Convier Tahar Ben Jelloun à la fin est d’ailleurs une bonne idée, mais  reste insuffisant. Côté tunisien, aucun spécialité n’a pu donner son avis sur la question. Ce qui, d’un point de vue journalistique, peut apparaître contestable…

En fin de compte, le reportage servi par M6 donne l’impression d’être un ensemble de séquences parachutées, montées les unes avec les autres, sans aucun fil rouge. Pire : concernant la Tunisie, la caricature faite de la société est en décalage avec la réalité. Il s’agit d’un pays républicain avec une constitution progressiste, un Code du statut personnel (CSP) garant de la liberté des femmes et protecteur de leur émancipation. Et non d’un pays organisé par le Kanun (code pénal sous l’empire ottoman) ou des lois médiévales.

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Nous ne sommes pas en Albanie ou au Kosovo – où ce droit coutumier s’applique encore -, mais bien en Tunisie. Dans un pays où les femmes ont voté très tôt, possèdent le droit à l’avortement, celui d’épouser des non musulmans, et où la polygamie est abolie. Sans parler des autres droits précieux qui font encore trop exception dans le monde arabe.