Pourquoi certains médecins algériens dénoncent le « service civil à vie » ?

Le ministère de la Santé veut réduire les déserts médicaux et fait grincer des dents les spécialistes.

La fin des déserts médicaux a-t-elle sonné en Algérie ? La semaine dernière, le ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière a mis en place une Commission nationale des installations des médecins spécialistes libéraux et des laboratoires privés d’analyses médicales. Alors que, jusqu’à présent, ces praticiens pouvaient s’établir où ils le souhaitaient afin d’exercer leur profession, ils dépendent désormais du bon vouloir de la Commission. Qui analysera, au cas par cas, les demandes d’installation que leur enverront les médecins, avant de rendre une décision finale. Motivée, évidemment, par le souci de réduire le nombre de zones pauvres en professionnels de santé.

« Avis favorable sous condition »

D’après le média algérien El Watan« la carte sanitaire est l’élément décisif pour avoir l’autorisation d’installation et les régions dépourvues de spécialistes sont prioritaires. » Ainsi, les demandes d’établissement dans les grandes villes, comme Alger, la capitale, qui connaissent une surreprésentation de spécialistes, se verront transférées vers d’autres localités. A moins que la Commission ne les rejette tout simplement. Celle-ci se composera de représentants du ministère de la Santé, de la Direction de la Santé et de la Population (DSP, à l’échelon des wilayas – des régions) ainsi que du Conseil national de l’Ordre des médecins, et devrait se réunir d’ici la fin du mois d’août.

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Selon l’instruction ministérielle du 3 juin 2018, les praticiens devront adresser à la DSP dont ils dépendent un formulaire qui contiendra leurs vœux concernant le lieu d’installation. Après quoi le directeur de l’instance régionale remplira à son tour une fiche d’observation – où il émettra son avis, basé sur la présence et le nombre de praticiens de la même spécialité – et enverra les deux documents à la Commission nationale, qui siège au ministère de la Santé. D’après la même instruction, cette dernière pourra alors rendre « un avis favorable pour la localité demandée ou un avis favorable sous condition d’installation dans une localité de la même wilaya ou de wilayas environnantes […] ».

Suspendre les gardes hospitalières

Le texte précise toutefois que les praticiens ayant effectué leur demande et reçu la visite de conformité des services de la DSP avant le 20 juin 2018, échappent aux nouvelles dispositions et demeurent libres de s’installer où ils veulent. Ce qui ne manquera pas de contrarier les professionnels soumis à l’instruction ministérielle, mal accueillie par certains d’entre eux, qui s’estiment « mis devant le fait accompli ». D’après le quotidien algérien, le ministère de la Santé a effectivement « pris la décision de manière unilatérale [et] les médecins spécialistes n’ont pas été informés au préalable pour prendre leurs dispositions ». Ce qui ne les empêche pas de trouver la décision juste dans le fond.

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Sur les réseaux sociaux, cependant, certains spécialistes et résidents (étudiants en cursus de spécialisation, comme les internes en France) en sciences médicales ont décrit la réforme comme étant un moyen d’instaurer un « service civil à vie ». Ce n’est pas la première fois que les résidents s’insurgent au sujet du service civil – auquel ils sont astreints de manière obligatoire, contrairement aux autres citoyens algériens -, qui les oblige à exercer leur métier dans une région reculée du pays. Depuis 7 mois, les médecins résidents alternent entre grèves prolongées et manifestations pour montrer leur mécontentement au ministère de la Santé. En avril dernier, un collectif avait même décidé de suspendre les gardes hospitalières.

 

 


 

FOCUS

« Le problème est plus profond »

Le 15 novembre dernier, les 15 000 médecins résidents en Algérie ont entamé une « grève cyclique » de deux jours par semaine. Transformée, au mois de janvier, devant l’indifférence du ministère de la Santé, en grève illimitée, tous les jours et dans tous les hôpitaux du pays. Puis, le 22 mai, ils ont décidé de ne plus assurer leurs gardes, forçant les hôpitaux à réorganiser leurs services en catastrophe – les résidents constituant la majorité des effectifs de médecins spécialistes dans les établissements publics. Ils ont fini par revenir sur cette mesure fin juin – un signe de « bonne foi » selon eux -, espérant que le ministère accepterait plus facilement leurs revendications.

Celles-ci, depuis 8 mois, n’ont pas changé : la fin du service civil obligatoire – une période d’1 à 4 ans pendant laquelle ils doivent exercer dans un désert médical – ainsi qu’une amélioration de leurs conditions de travail. A cela s’ajoutent un logement de fonction pendant le service civil, des indemnités de transport ou encore le regroupement familial pour les couples de médecins. Sauf que jusqu’à présent, les rencontres entre les résidents et leur tutelle n’ont rien donné. Le ministère a cependant annoncé en juin dernier qu’il avait de « nouvelles propositions » à faire en échange du retour des grévistes dans leurs services.

« Toujours debout »

Pas sûr que les médecins, qui estiment que le pouvoir politique se désintéresse totalement d’eux, s’en contentent. En janvier dernier, Daikha Dridi, une journaliste algérienne, estimait effectivement que « le problème est plus profond [selon] les résidents, pour qui l’idée même de « service civil » est un échec cuisant de l’Etat algérien ». Une manière de dire que les principaux intéressés n’abandonneront pas leur lutte ? Il y a quelques jours, le Collectif autonome des médecins résidents algériens (CAMRA) appelait à un sit-in à Alger, afin « que tout le monde sache que les médecins résidents sont toujours debout et prêts à faire valoir leurs droits ».

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