Quand la Syrie était le théâtre de soulèvements populaires pour la démocratie

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02.02.2018

La pièce de théâtre « Chroniques d’une révolution orpheline », jouée en ce moment à Bobigny, revient sur la période 2011-2013 en Syrie.

Un homme, vêtu de rouge, s’assoit, seul, face au public. Le touche presque. La pénombre et le silence envahissent la pièce. « Salma, où es-tu ? J’ai besoin de te parler* » finit-il par lâcher après un certain temps. « Le net est merdique ici et je n’arrive pas à me connecter. J’ai honte et je suis dégoûté de moi-même : j’ai vu mes amis se faire frapper et je n’ai rien pu faire. » Dans une série de mails adressés à une amie étudiante à Paris, un jeune manifestant raconte son quotidien, les rues de Damas (Syrie), la mobilisation progressive de la jeunesse et les arrestations perpétrées par le régime.

Nous voilà plongés au cœur des manifestations qui ont émaillé la capitale syrienne et d’autres villes au printemps 2011. Il y a presque sept ans. Un temps où la Syrie appartenait encore aux Syriens et n’était pas ce puzzle d’influences extérieures qu’elle est devenue aujourd’hui. Un temps où le vent du changement soufflait sur le monde arabe, de la Tunisie au Koweït en passant, donc, par le territoire syrien. Un temps, enfin, où les années de combats armés à venir n’avaient pas encore fait plusieurs centaines de milliers de morts.

Leyla-Claire Rabih (« de père syrien et de mère française »), la metteuse en scène, souhaitait revenir sur cet épisode oublié, aujourd’hui, de l’histoire pourtant très récente du pays. Ceci afin de répondre à des questions sans doute pas assez abordées. « Qu’est-ce qui se passe entre un soulèvement populaire et une guerre civile ? Quelle fonction a exercé la répression sanglante dans la militarisation progressive des révolutionnaires et dans l’engrenage de la guerre ? » s’interrogeait-elle, il y a un an, auprès de la Maison de la culture de Seine-Saint-Denis (MC93) – lieu où se joue la pièce.

« Complexité d’une construction démocratique »

Depuis Paris, Leyla-Claire Rabih a suivi les premières manifestations pour la démocratie s’organiser en Syrie – et immédiatement réprimées par le régime de Bachar al-Assad. Peu à peu s’est alors imposé le besoin de concevoir un travail dramatique autour des premiers temps de cette révolution aujourd’hui « orpheline » et abandonnée par ses premiers soutiens – les Etats-Unis et l’Occident. La metteuse en scène a donc composé un triptyque à partir de textes de Mohammed al-Attar – figure montante du théâtre syrien – ; le but : « rappeler comment tout cela a commencé […], par un véritable soulèvement pacifique, démocratique et unitaire qui réclamait surtout des réformes. »

Grâce à une lumière extrêmement intimiste, faisant la part belle à de forts contrastes immersifs, entre ombre et clarté – du Caravage vivant ? -, à des vidéos documentaires et une mise en scène résolument contemporaine, la pièce questionne la notion d’engagement – en général -, d’échec et de résilience. « Plus le temps passe, plus on se rend compte que ces textes témoignent d’un moment historique très bref, un moment de soulèvement et d’espoir » avouait Leyla-Claire Rabih en février dernier. Qui, citant une spectatrice française, s’interrogeait, toujours et encore : « Qui peut dire que le peuple veut ceci ou cela ? Quelle est la complexité d’une construction démocratique et quelle légitimité accorde-t-on à des expressions populaires ? » Des questions qui, de Damas à Paris, en passant par Washington, Londres ou encore Moscou, n’ont toujours pas trouvé de réponse.

*en arabe, traduit simultanément par Leyla-Claire Rabih, la metteuse en scène.

Pièce de théâtre : « Chroniques d’une révolution orpheline », mise en scène de Leyla-Claire Rabih et textes de Mohammed al-Attar, du vendredi 2 février au samedi 10 février 2018, à la Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, de 9 euros à 25 euros.

Table ronde : « La représentation du conflit syrien vu de l’Europe », avec Leyla-Claire Rabih, Marie Peltier, historienne, et Salam Kawakibi, ancien directeur de l’Institut français du Proche-Orient à Alep (sous réserve), modérée par Anaïs Kien, productrice et documentariste (La fabrique de l’Histoire, France Culture), dimanche 4 février à 18h30.

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Stanislas Tain

Rédacteur en chef