L’Arabie saoudite fait ses choux gras des contestations en Iran

« L’Arabie saoudite se réjouit de l’affaiblissement iranien qui va contrarier ses ambitions régionales » estime Hasni Abidi.

Rien n’est trop beau pour enfoncer ses ennemis. Depuis quelques jours, le site Internet de la chaine d’information saoudienne Al-Arabiya, créée en 2003 par un émir de la famille royale, met à la Une les vives contestations qui secouent actuellement l’Iran, considéré comme la bête noire du régime saoudien au Moyen-Orient. Et le ton adopté est souvent pessimiste. « L’effondrement du régime iranien est-il bénéfique pour nous dans la région ? » se demande par exemple cet ancien journaliste de la chaine, Abdulrahman al-Rashed, quand l’« équipe de rédaction » choisit de titrer sur des « notes de réunion divulguées [qui] révèlent la panique du régime iranien ». Une information initialement relayée par la chaine américaine Fox News, réputée pour être un bon canal de transmission de fake news. Sa source ? Une personne « haut placée au sein du régime ».

« Le mur de la peur est tombé »

Depuis jeudi dernier, le régime iranien fait effectivement face à la grogne d’une partie de la population, dans les rues, en raison de l’inertie politico-économique du pays ainsi que d’une corruption rampante. Des manifestations, sans véritable leader et aux messages multiples, dans plusieurs grandes villes – dont la capitale -, qui ont déjà fait une vingtaine de morts, parmi les civils et les forces de l’ordre. Le président iranien, Hassan Rohani, réélu en 2017 pour poursuivre son programme d’ouverture et de libéralisation de la République islamique, ainsi que le guide suprême, Ali Khamenei, tous deux visés par les contestataires, ont appelé au calme, pour le premier, et accusé les « ennemis de l’Iran » de fomenter les troubles, pour le second. Parmi eux, l’Arabie saoudite – mais également les Etats-Unis – est clairement visée.

« Durant les événements de ces derniers jours, les ennemis se sont unis en utilisant leurs moyens, l’argent, des armes, la politique et leurs services de sécurité pour créer des problèmes au régime islamique d’Iran » a ainsi déclaré M. Khamenei, ajoutant que ces derniers n’attendent « qu’une occasion pour s’infiltrer et porter des coups au peuple iranien ». Pour l’instant, force est de constater que Téhéran fait avant tout face à ce « peuple iranien »« désormais le seul contrepouvoir en Iran » d’après Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM). « Les manifestants en Iran ont atteint un objectif de taille : le mur de la peur est tombé et le régime est désormais dans une impasse » explique-t-il.

« Que le régime iranien change sa politique étrangère »

Et Riyad pourrait voir d’un bon œil la République islamique, son ennemi juré, davantage gangrénée par les violences entre pouvoir et manifestants. « L’Arabie saoudite se réjouit de l’affaiblissement iranien qui va contrarier ses ambitions régionales » estime en effet M. Abidi, d’autant plus que « l’engagement de l’Iran dans certains pays arabes est dénoncé par les manifestants. » Téhéran est régulièrement accusée par les Saoudiens d’intervenir sur la scène régionale et de chambouler son équilibre précaire, comme au Liban, où le régime iranien soutient le parti chiite du Hezbollah, ou au Yémen, où il est soupçonné de prêter main forte aux rebelles houthistes, les combattants opposés au gouvernement.

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Une prétention des Iraniens à la suprématie au Moyen-Orient que critique souvent – plus encore depuis ces derniers mois – l’Arabie saoudite. Qui n’est pourtant pas exempte de tout reproche. En novembre dernier, Riyad a été accusée de précipiter la démission du Premier ministre libanais, Saad Hariri, et au Yémen, le royaume saoudien dirige depuis deux ans et demi une coalition de pays arabes qui lutte contre les Houthis. Qu’importe, pour Abdulrahman al-Rashed : « Pour les pays de la région, en particulier les pays arabes, le scénario idéal serait que le régime [iranien] ne s’effondre pas, mais qu’il change sa politique étrangère et mette fin à son approche agressive ». Seule solution selon lui pour éviter « un nouveau chaos, des guerres civiles supplémentaires et des millions de réfugiés. » 

Problématiques internes

Le ministre yéménite des Affaires étrangères, Abdel Malak al-Mekhlafi, y est également allé de son petit mot sur la situation en Iran, rapporté par Al-Arabiya. L’insurrection, selon lui, reflète la nécessité pour le peuple iranien de vivre en paix et dans la prospérité parmi les peuples de la région, loin des « rêves fous du régime des mollahs d’exporter révolutions, dévastations et destructions dans la région. » D’après lui, les Iraniens seraient également le peuple le plus oppressé dans la région, après les populations vivant dans les pays où Téhéran interfère et impose des « guerres sectaires ». Des propos clairement tournés contre le régime iranien et qui, à l’inverse, arrangent l’Arabie saoudite, soutien de l’actuel gouvernement yéménite.

Impossible d’affirmer, cependant, que Riyad a précipité les contestations en Iran, comme l’a prétendu le guide suprême iranien. Pour Hasni Abidi, « les Saoudiens ne sont pas derrière [les manifestations] même si elles les arrangent bien [car] les proches du régime iranien dans la région sont inquiets et perplexes. » De quoi forcer le président Rohani à recentrer sa politique sur les intérêts des Iraniens et non plus sur ceux de la région ? D’aucuns estiment en tout cas que l’Iran s’est trop focalisé, ces dernières années, sur sa politique internationale et pas assez sur ses problématiques internes. Si l’économie du pays s’ouvre aux capitaux étrangers depuis 2015, la population n’en voit pas les bénéfices et le chômage des jeunes dépasse allègrement les 25 %.

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