En Algérie, un mouvement de révolte sans leadership est-il possible ?

La colère algérienne doit trouver un leader capable de « contribuer à son succès », pour reprendre les termes de Robert J. House.

Depuis plusieurs semaines, des mouvements de révolte anti-système se perpétuent en Algérie. La rue est devenue le théâtre de revendications populaires appelant à rejeter, en premier lieu, le 5ème mandat du président Abdelaziz Bouteflika, qui vient tout juste d’annoncer sa démission. Mais également le système en place depuis 1962, date de l’indépendance de l’Algérie.

La colère de millions d’Algériens a amorcé une mobilisation citoyenne dans plusieurs grandes villes et a donné lieu à des manifestations d’ores et déjà historiques. Un mouvement qui, pour l’heure, n’est pas encadré, mais vit de sa spontanéité et s’organise sur les réseaux sociaux. Où les protestataires se donnent rendez-vous pour aller manifester.

Mais un mouvement de protestation sans leadership et sans catalyseur peut-il être pérenne ? Alors que beaucoup se réjouissent de l’horizontalité de la colère, d’autres, au contraire, se demandent si le moment n’est pas venu de choisir quelqu’un pour la représenter. Il ne s’agit pas là de négocier avec le régime, mais de défendre les aspirations des protestataires et d’unir les visions. Pas plus qu’il ne s’agit de mandater quelqu’un pour décider à la place du peuple, mais de voir éclore le souffle directeur dont le mouvement a besoin.

Car force est d’admettre que depuis indépendance, l’Algérie en a terriblement manqué ; on a vu se succéder à la tête de l’Etat des hommes et des chefs choisis ou imposés, mais nul leader. Aucun n’a fait preuve du leadership efficace, servant à rassembler le peuple autour d’objectifs communs ou l’amener à atteindre ses aspirations.

Du leadership des hommes

Encore faut-il faire la différence entre leader et leadership : ce dernier ne se résume pas au leader, qui n’est quant à lui qu’une variable de l’équation du leadership. Celle-ci, enfin, existe à travers trois inconnues : le leader, avec sa personnalité et son style ; les « followers » (le peuple, dans le cas présent), avec leurs attentes ; la situation. Un leadership ne peut exister sans la réunion harmonieuse de ces trois facteurs.

En Algérie, nous n’avons donc pas assisté à une révélation de leadership depuis l’indépendance. Ni leaders innés, dits charismatiques, ni leaders « situationnels », qui le sont devenus au fil des épreuves. Les Algériens ont éventuellement connu un leadership pathologique, ou immoral, servant à atteindre des objectifs personnels plutôt que communs. Et ce, dans toutes les situations difficiles qu’a connues le pays : d’octobre 1988 (lorsque de violentes émeutes ont conduit à l’effondrement du système du parti unique) au printemps berbère, en passant par la décennie noire, jusqu’au mouvement anti-système actuel.

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Mais qu’est-ce qu’un leader, au juste ? L’éminent professeur Robert J. House (fondateur de la théorie « path-goal » du leadership) en donnait la définition suivante en 2004 : « Une personne qui est exceptionnellement douée quand il s’agit de motiver, d’influencer, ou de permettre aux individus et/ou aux groupes de contribuer au succès de l’organisation ou de l’objectif ». Alors que le leadership est « le processus par lequel un individu influence un groupe d’individus pour atteindre un but commun ».

Aujourd’hui, si la volonté générale n’est pas représentée, en Algérie, c’est que les gens ont peur des « chefs » ; ils n’ont même plus confiance en la démocratie représentative. Les Algériens ont été mis à l’écart, vu leur approbation considérée comme acquise, à tel point qu’ils ne peuvent plus accorder leur confiance à un tiers qui les représenterait et se porterait garant de leurs revendications. Qui, pour l’heure, n’ont pas de plateforme.

Quel que soit le profil et le parcours de cet homme ou de cette femme, les Algériens ont peur de le/la voir perpétuer ce que l’on appelle la personnalisation du pouvoir. Et d’agir ainsi en son nom à lui/elle, de faire des compromis et de négocier sous la table, avec les tenants du pouvoir et les sbires du régime. Sauf que les Algériens ne veulent plus que l’on falsifie leur histoire, être condamnés au rôle de figurants simplistes d’un scénario écrit par un système.

Oppositions radicales

A la question « la révolte peut-elle se faire sans leadership », dès lors, la réponse est non. Pour des raisons simples. L’absence de tête pensante peut tuer le mouvement en le précipitant dans le chaos. Sans leader capable de trancher vite une situation d’urgence, les protestataires pourront se voir divisés et donc affaiblis. De même, l’absence de leadership nuit à la médiatisation du mouvement, qui se retrouve sans porte-parole.

L’observateur désenchanté qui ne regarde le présent qu’à partir d’anciennes expériences est parfois (souvent ?) le moins à même de voir surgir la nouveauté. Il semblerait que les révolutionnaires d’aujourd’hui, d’Occupy Wall Street aux Indignados, soient beaucoup plus réfractaires à la représentation politique que leurs prédécesseurs. « Le rejet du principe même de la représentation est tel, dans de très nombreux mouvements, que la place du leader ne peut plus être occupée. Toute personnalisation paraît interdite », commente ainsi Loïc Blondiaux, politologue français et chercheur au Centre de recherches politiques de la Sorbonne (CRPS).

D’autre part, de grandes contradictions apparaissent même dans les discours et les ébauches de programmes des manifestants. D’un côté, certains se félicitent de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, ainsi que de l’éradication de tout le système – y compris le chef d’Etat-Major de l’armée qui a poussé Bouteflika à la sortie, Ahmed Gaïd Salah. De l’autre côté, la dissolution de la constitution, ou encore une assemblée constituante. D’un côté, gouvernement provisoire ; de l’autre élections anticipées.

Ces oppositions radicales sur le fond et les idées divisent le mouvement, parfois violemment, sur Internet. Elles ruinent toute volonté d’organisation efficace à long terme. Cela étant, si nous prenons la Révolution française en exemple, rappelons-nous qu’il aura fallu presque cent ans, de 1789 à 1870, pour que la démocratie s’installe durablement en France. Et si la « contre-révolution » semble inévitable, comme dans tout processus révolutionnaire, la société algérienne n’évoluera-t-elle pas tout de même ?

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Aujourd’hui, l’enjeu reste de protéger la détermination du peuple algérien et de maintenir sa révolte à flots. Difficile, par conséquent, de faire abstraction d’un leadership efficace, qui sache apprivoiser le mouvement afin de la mener à bon port. Tout en le protégeant contre les tentatives d’avortement (fréquentes) ou de récupérations (en cours)… 

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