« La suppression de la liberté de la presse est devenue systémique sous Al-Sissi »

Ce musellement des journalistes, selon le TIMEP, a des « conséquences déstabilisatrices importantes » pour le pays.

C’est un constat aussi connu qu’inquiétant. Avec 23 journalistes à l’ombre, le blocage de quelque 500 sites Internet et la fermeture d’organes de presse indépendants, par le régime d’Abdel Fattah al-Sissi, « l’Egypte est aujourd’hui l’un des pires contrevenants à la liberté de la presse dans le monde », pointe une récente note du Tahrir Institut for Middle East Policy (TIMEP) sur le sujet. Validant ainsi les observations régulières de Reporters sans frontières (RSF), qui classe cette année encore Le Caire au 163ème rang sur 180 en termes de liberté de la presse.

« Pressions au chômage »

Si la constitution égyptienne consacre ladite liberté, interdit la censure et garantit l’indépendance des organes de presse, « ces droits ne sont pas protégés dans la pratique. Le gouvernement a souvent emprisonné des journalistes ou les a empêchés de réaliser des reportages », poursuit l’institut américain. Qui révèle également que certains médias sont passés dans le giron public. Avec, par exemple, l’acquisition par la direction des renseignements généraux d’un conglomérat qui détenait OnTV, al-Youm al-Sabaa et 5 autres médias.

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Résultat, sans grande surprise : « Ces violations de la liberté de la presse ont facilité le contrôle de l’Etat sur la sphère publique, les médias étant de plus en plus poussés à diffuser les récits de l’Etat, à éviter les sujets controversés ou à risquer des sanctions », affirme le TIMEP. Ou comment permettre à Abdel Fattah al-Sissi de vendre son tour de vis sécuritaire, au motif que les autorités égyptiennes luttent âprement contre le terrorisme. Mais également d’endiguer l’influence dans le pays des Frères musulmans honnis. En 2013, le Conseil d’Etat ordonnait d’ailleurs la fermeture de 4 chaînes télévisées réputées proches de la confrérie, tandis qu’en 2015, le chef de l’Etat publiait un décret donnant au Premier ministre le pouvoir d’interdire toute publication étrangère « offensante pour la religion ».

« Alors que 2018 marque le début du deuxième mandat du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, la situation de la liberté de l’information est de plus en plus préoccupante en Egypte. Le pays est devenu l’une des plus grandes prisons du monde pour les journalistes », dénonce Reporters sans frontières.

Bien sûr, sous l’ancien régime d’Hosni Moubarak, « des journalistes ont été victimes de pressions au chômage, agressés par les forces de sécurité, détenus pour leurs reportages et arrêtés pour avoir couvert des questions sensibles », rappelle le TIMEP. Et malgré l’ouverture temporaire d’un « espace médiatique » en 2011, à la suite de la révolution égyptienne, l’Etat a tout de même attenté à la liberté de la presse, en fermant par exemple « plusieurs points de presse » ou en arrêtant et condamnant (voire tuant) des journalistes égyptiens et étrangers.

Muselé de l’intérieur

Mais le bâillonnement des médias version Al-Sissi est plus pernicieux. En août 2018, le chef de l’Etat a par exemple ratifié la Loi sur le Conseil suprême pour la réglementation des médias (SCMR), qui limite la capacité opérationnelle des organes médiatiques et impose des conditions d’enregistrement extrêmement lourdes pour ceux qui souhaiteraient être reconnus par l’Etat. Le texte interdit également aux journaux papier ou en ligne « de publier ou de diffuser des contenus en violation de la constitution, de la morale publique et de l’ordre public », mais également des « fausses nouvelles ». Un jargon assez flou qui avait contribué à susciter l’indignation du Conseil d’Etat et du Syndicat des journalistes.

« La loi autorise également les autorités de l’État à bloquer des sites Web sans autorisation judiciaire si le contenu d’un site Web est jugé menaçant pour la sécurité nationale, ce qui constitue une autre source d’atteinte potentielle à la capacité des médias de publier librement », indique le TIMEP.

Syndicat des journalistes qui, d’ailleurs, pourrait rapidement se retrouver muselé… de l’intérieur. Trois des six sièges mis au vote lors des élections internes, en mars dernier, ont été remportés par des candidats sélectionnés par les services de sécurité. Y compris celui du nouveau président de l’instance, Diaa Rashawn, à la tête du Service de l’information de l’Etat, subordonné à la présidence égyptienne.

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« Si la suppression de la liberté de la presse était courante sous Moubarak, elle est devenue systémique sous Sissi », note par conséquent le TIMEP, qui alerte sur les « conséquences déstabilisatrices importantes, d’un point de vue politique, économique, sécuritaire et social » d’un tel étouffement. Car les tentatives répétées (et toujours plus efficaces) du gouvernement de contrôler l’espace médiatique ne permettent pas, en fin de compte, d’enquêter sur les dossiers brûlants tels que « la corruption, la mauvaise gouvernance ou d’autres griefs politiques ». Qui ont manifestement de beaux jours devant eux.

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