Comment le régime d’Al-Sissi s’empare de la vérité en Egypte

Le pouvoir égyptien, selon le TIMEP, pousse entre autres « les médias à diffuser les récits de l’Etat ».

C’est désormais un poncif : avec l’avènement des réseaux sociaux, à l’ère des médias de masse, le journalisme a plus que jamais son importance. Pour détricoter les récits, faire émerger la vérité (ou ce qui s’en rapproche) et bannir, en tout cas, les mensonges. Corollaire : il doit demeurer libre de toute pression (politique, économique, etc.) et oser « mettre les pieds dans le plat ». Ces règles, aussi anciennes que constantes, se voient pourtant remises en question dans de nombreux pays. A commencer, dans le monde arabe, par l’Egypte – aucun « scoop ».

Dans une note publiée fin mai sur son site Internet, le Tahrir Institut for Middle East Policy (TIMEP) s’alarmait ainsi de la « suppression de la liberté de la presse » dans le pays. Devenue, sous le régime d’Abdel Fatah al-Sissi, « systémique ». Soit, si l’on se réfère à la définition du « système » : un ensemble structuré et rigide, formé dans un but unique. En l’occurrence, s’agissant de notre sujet : la préhension par le régime égyptien de la « vérité ». Résultat : « L’Egypte est aujourd’hui l’un des pires contrevenants à la liberté de la presse dans le monde », estime l’institut américain.

« Composante essentielle de la démocratie »

Le Caire, indique-t-il, a réussi à s’emparer de la « sphère publique ». Elle pousse « les médias […] à diffuser les récits de l’Etat, à éviter les sujets controversés ou à risquer des sanctions ». Dans le viseur du TIMEP, notamment, la Loi sur le Conseil suprême pour la réglementation des médias (SCMR), qui impose entre autres des conditions d’enregistrement extrêmement lourdes pour les organes de presse souhaitant une reconnaissance de l’Etat. Et interdit aux médias de publier ou diffuser de « fausses nouvelles ». Un concept qui reste, bien entendu, à l’appréciation du régime.

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Plus pernicieux encore, les autorités égyptiennes cherchent visiblement à « pourrir » le journalisme de l’intérieur. Comme s’il souhaitait le faire éternuer, l’étouffer, pour l’empêcher de relater la vérité. En mars dernier, le Syndicat des journalistes a ainsi vu l’arrivée en son sein de trois candidats sélectionnés par les services de sécurité égyptiens, lors des élections internes. Trois sièges (sur six) pour autant de voix pro-régime, dont celle du président de l’instance, Diaa Rashawn, par ailleurs à la tête du Service de l’information de l’Etat. Un organe rattaché au président de la République.

« Adoptée en août 2015, la loi antiterroriste impose aux journalistes de respecter la version officielle lors des couvertures des attentats au nom de la sécurité nationale ; adoptées en 2018, une nouvelle loi-cadre sur les médias et une loi sur les cybercrimes gravent dans le marbre l’emprise de l’exécutif sur les médias », pointait récemment du doigt RSF.

Cette mainmise sur la vérité, en Egypte, pose évidemment question. Car « la liberté de la presse n’est pas seulement une composante essentielle de la démocratie. Elle est la condition sine qua non de son bon fonctionnement, en ce sens qu’elle garantit aux citoyens l’accès à une information plurielle et non partisane », rappelait Alain Modoux, ancien sous-directeur général de l’Unesco pour la liberté d’expression, l’an dernier. Mais comment faire lorsqu’un régime lie sa sécurité au contrôle de l’information ? Un lien qui, dans le passé, a d’ailleurs entraîné la censure de certains médias du pouvoir. Malheureux paradoxe.

 

Photo : AFP/MOHAMED EL-SHAHED (2017)