Décès de Kameleddine Fekhar, nouvelle victime du système algérien

Le militant des droits humains était connu pour sa défense des Mozabites, une population d’origine berbère, dont il était issu.

Vendredi 31 mai, pour la 15ème semaine consécutive, les manifestants se sont mobilisés par dizaines de milliers dans les rues algériennes. Alors que cette vague de manifestations inédite questionne de plus en plus la tenue du scrutin présidentiel, initialement prévu le 18 avril puis reporté au 4 juillet, de nombreux Algériens ont tenu à rendre hommage à Kameleddine Fekhar, militant des droits de l’Homme mort mardi 28 mai après une grève de la faim de deux mois.

Un décès qui porte clairement la signature d’un système assassin, qui a laissé mourir un individu en prison parce qu’il revendiquait des valeurs humanistes. Dont on peut entendre l’écho, aujourd’hui encore, dans la vallée du Mzab, au nord du Sahara algérien.

« Bilan épouvantable en matière de droits humains »

Kameleddine Fekhar, médecin et ancien président de la section de Ghardaïa de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH), avait été arrêté le 31 mars dernier en raison de publications sur Facebook qui n’étaient pas du goût des autorités – doux euphémisme. Il est décédé deux mois plus tard, à l’hôpital Frantz Fanon de Blida, dans l’indifférence et le silence de la société civile, des partis politiques. Et ce malgré la révolte qu’observent les Algériens depuis plus de trois mois.

Kameleddine Fekhar vient ainsi rejoindre les Abane Ramdane, Krim Belkacem et autres Mohamed Khider, tous victimes de la folie du pouvoir. Les prisons algériennes, d’ailleurs, regorgent de détenus politiques, placés là depuis 1992, au début de la « décennie noire ».

Amnesty International a, bien évidemment, dénoncé la mort de Kameleddine Fekhar. Celui-ci « n’aurait jamais dû être arrêté. Sa mort en détention exige des autorités algériennes qu’elles examinent leur traitement de Fekhar et leur bilan épouvantable en matière de droits humains. Les autorités doivent immédiatement ordonner une enquête effective, indépendante et impartiale sur les circonstances de son décès et traduire en justice toute personne soupçonnée d’avoir une responsabilité pénale dans cette affaire » a estimé l’ONG.

Une diatribe on ne peut plus légitime, puisque ce pouvoir, qui embrassait le cadre de Bouteflika, pillait, exploitait et vendait le pays, laisse mourir ses enfants – dans la rue, de faim, au large dans la Méditerranée et dans les prisons. Il n’est pas étonnant que l’hydre continue à tout massacrer sur son passage, que les plus démunis continuent à payer le prix de l’indépendance, 60 ans après la mort de leurs aînés, pour la patrie. Et que les esprits libres et les militants continuent à être muselés.

Réappropriation du pays

Rappelons-nous la mort du journaliste anglo-algérien Mohamed Tamalt, le 11 décembre 2016 à l’hôpital universitaire de Mohamed Lamine Debaghine, à Bab El Oued (Alger), après une grève de la faim de 5 mois, entamé le 27 juin de la même année. C’est qu’en Algérie (comme ailleurs), la dictature a pris la forme d’un régime militaire dont les chaînes demeurent difficiles à briser. Tellement enracinée qu’il devient presque impossible de la combattre, même en renversant l’homme (officiellement) à sa tête.

La dictature, en Algérie, se cultive dans toutes les parties de l’organisation sociale et politique. Raison pour laquelle il faut espérer que le mouvement populaire (Hirak) à l’œuvre hausse le ton et force les évènements. Tout en restant pacifique. Il doit réussir à imposer sa parole et faire primer le choix de la démocratie.

La mort de Kameleddine Fekhar est triste, odieuse et intolérable, mais elle n’a rien d’étonnant. D’une certaine manière, le pouvoir s’attendait à sa mort et n’a pas fait le nécessaire pour l’empêcher. On pouvait s’attendre à cela, de la part de ceux qui ont presque contraint les Algériens à voter pour un homme affaibli et malade, en chaise roulante. Ceux-là mêmes qui prennent le pays en otage depuis 1962.

Mais la responsabilité des citoyens s’alourdit. Car le nom de Kameleddine Fekhar s’ajoute à ceux des milliers de morts qui se sont sacrifiés pour que les Algériens aient un semblant de liberté aujourd’hui. Le temps n’est-il pas venu d’aller gagner pour de bon cette liberté ? Ignorer la mort du défenseur des droits de l’Homme et refuser de se battre pour la réappropriation du pays serait trahir la révolution et ses martyrs…