Arabie saoudite : la purge du 4 novembre 2017 vue par Jamal Khashoggi

Le journaliste saoudien assassiné le 2 octobre dernier était l’une des voix critiques les plus farouches envers le régime.

Voici ce qu’écrivait Jamal Khashoggi, le journaliste saoudien assassiné à l’intérieur du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul (Turquie), le 2 octobre dernier, à propos de la purge orchestrée par Mohamed ben Salman, le prince héritier saoudien, le 4 novembre 2017. Longtemps (très) proche du pouvoir avant de devenir l’une de ses voix critiques les plus farouches – via notamment la tribune permanente que lui offrait le Washington Post depuis plus d’un an -, Jamal Khashoggi dénonçait l’autoritarisme du jeune leader, de plus en plus embêté dans cette affaire de meurtre, tout en louant ses politiques modernistes.

Le prince héritier saoudien se comporte comme Poutine

Les arrestations très médiatisées de samedi soir, en Arabie saoudite, ont envoyé des ondes de choc sur l’échelle de Richter politique mondiale. Les arrestations, y compris celles de personnalités bien connues, comme mon ancien patron, le prince Al-Walid ben Talal, ont eu lieu dans les heures qui ont suivi des changements à la tête de plusieurs ministères importants, ainsi qu’à la tête de la très respectée Garde nationale saoudienne.

Les membres de la famille royale saoudienne se considèrent comme le Parti, se partageant le pouvoir et statuant par consentement, en vertu d’un arrangement particulièrement opaque. Une chose, en revanche, apparait très clairement, après la « Nuit des longs couteaux » de samedi : le prince héritier, Mohamed ben Salman (MBS), vient de mettre fin à cet arrangement et centralise tout pouvoir.

La purge matérialise d’ailleurs une intolérance totale à l’égard de toute critique, même légère, à l’endroit des réformes de MBS. Elle s’est traduite par au moins 70 arrestations, qui n’ont, malheureusement, pas suscité beaucoup d’attention. Certains d’entre nous, qui vivent en dehors de l’Arabie saoudite, ne rentreront pas chez eux par crainte du même sort. Nos familles ayant effectivement été ciblées.

Lire aussi : Arabie saoudite : retour, un an après, sur la purge du Ritz-Carlton

Tout ceci me laisse face à un dilemme difficile. Je me félicite qu’une véritable campagne pour lutter contre la corruption endémique – qui épuise les ressources saoudiennes, tant financières qu’humaines – ait lieu. Notre taux de chômage baisserait de manière significative si les milliards que nous gaspillions en pots-de-vin et en programmes d’enrichissement personnel somptueux, déguisés en projets de travaux publics, étaient dépensés pour le développement des petites et moyennes entreprises, la formation professionnelle et les réformes éducatives du XXIe siècle.

La corruption, en Arabie saoudite, est très différente de la corruption dans la plupart des autres pays, car elle ne se limite pas à un « pot-de-vin » en échange d’un contrat, à un cadeau coûteux pour le membre de la famille d’un fonctionnaire ou d’un prince, ou à l’utilisation d’un jet privé facturée au gouvernement, afin que sa famille puisse partir en vacances. Ici, les hauts fonctionnaires et les princes deviennent milliardaires car les contrats sont, soit énormément gonflés, soit un mirage complet. […]

Par exemple : la construction d’un aéroport, au mauvais endroit, pour le seul bénéfice des princes propriétaires du terrain. Qui ont reçu la terre gratuitement de la part du gouvernement, et ont ensuite reçu une compensation extravagante pour en céder la propriété. L’an dernier, lors d’un entretien avec Bloomberg, MBS de révéler que « les dépenses inefficaces s’élevaient à environ 80 à 100 milliards de dollars par an, soit environ un quart du budget saoudien total ». Ceci pendant le boom pétrolier, entre 2010 et 2014.

« Dépenses inefficaces » : une description beaucoup trop douce de la corruption en Arabie saoudite. Donc oui, en tant que citoyen saoudien, j’ai hâte de voir ce fléau prendre fin.

Je me suis toujours demandé pourquoi les rois ont monopolisé la propriété foncière, dans le royaume, à un tel point que moins de 40 % des Saoudiens sont en mesure de posséder leur maison. (Aux États-Unis, le taux est supérieur à 60 %.) Nous ne sommes plus un pays riche, en grande partie à cause de la mauvaise gestion de notre formidable richesse pétrolière. Nos réserves de pétrole sont une ressource limitée et nous avons gaspillé pendant trop longtemps. Les membres de la famille royale me rappellent l’histoire d’Ésope [écrivain grec de l’Antiquité, « père » de la fable, ndlr] sur ce couple si avide qu’il tue l’oie qui pond des œufs d’or.

Le prince héritier de 32 ans ressemble-t-il davantage au Russe Mikhaïl Gorbatchev ou à Vladimir Poutine dans cet effort ? Est-il sur la voie d’une véritable réforme de l’ensemble du système ? Ou s’empare-t-il simplement de figures bien connues pour centraliser davantage le pouvoir entre ses propres mains ? Pour l’instant, je dirais que MBS agit comme Poutine. Il impose une justice très sélective. La répression des critiques, même les plus constructives – l’exigence d’une loyauté totale avec un « ou » significatif -, reste un défi sérieux au désir du prince héritier de se voir considéré comme un leader moderne et éclairé.

MBS a par exemple acheté un yacht de 500 millions de dollars en 2015. A l’époque, des rumeurs se répandent dans le royaume concernant d’autres extravagances. Mais, estime-t-on alors, la responsabilité s’arrête à la porte du leader. Il n’est pourtant pas au-dessus de la norme qu’il établit actuellement pour le reste de sa famille et pour le pays.

C’est pourquoi, tout en saluant la campagne publique visant à mettre fin à la corruption, j’appelle les médias saoudiens à jouer un rôle proactif en encourageant des enquêtes impartiales et transparentes, au fur et à mesure que ces affaires de corruption se développent. Nous, les Saoudiens, méritons mieux que le spectacle des rois et des fonctionnaires enterrés au Ritz-Carlton. Nous devrions également avoir le droit de parler de ces changements importants et percutants – et des nombreux autres nécessaires pour réaliser la vision du prince héritier pour notre pays.

Nous ne sommes plus un royaume du silence.

La tribune de Jamal Khashoggi, publiée le 5 novembre 2017 sur le site internet du Washington Post, est à retrouver ici.

Lire aussi : Affaire Khashoggi : « Nous demandons qu’une enquête internationale soit diligentée »