Au Liban, le marché noir de l’essence carbure

Certains cartels profitent de la déréliction des institutions du pays du Cèdre pour écouler leur carburant provenant de Syrie.

Il ne manquait plus que ça au Liban. Le pays du Cèdre, empêtré dans la pire crise politique, économique et sociale de son Histoire, connaît depuis quelques mois un marasme énergétique grandissant alors que Beyrouth vient d’augmenter les prix des carburants, fin septembre dernier, pour la seconde fois en moins d’une semaine.

Ce n’est pas la première fois que les autorités font grimper le prix à la pompe, l’État ne parvenant plus à subventionner le pétrole, comme l’a d’ores et déjà reconnu le ministère de l’Énergie. Ce dernier peine désormais à importer, entre autres produits de base, du carburant. Qui coûte aujourd’hui, pour une voiture moyenne, pas moins de 675 000 livres libanaises (soit l’équivalent du salaire minimum). Ceci, dans un pays où 78 % de la population est maintenue sous le seuil de pauvreté, et où 60 % du « panier » des ménages reçoit une aide publique.

Marché noir de carburant au Liban

Il n’en fallait pas plus pour que se mette en place un marché noir de l’or noir. Car l’État libanais ne peut plus subventionner les produits de premières nécessités (blé, médicaments, essence et dérivés pétroliers). Des cartels profitent de la dévaluation de la livre libanaise pour écouler de l’essence et du fioul venant de Syrie – qui connaît, elle aussi, les affres du commerce parallèle; un système que certains économistes n’hésitent pas à qualifier de « mafieux », dont les Libanais sont les premiers utilisateurs et… premières victimes.

Bien souvent, les revenus tirés de l’économie souterraine, quel que soit le secteur d’activité, servent à alimenter les conflits et crises tout autour de la planète. Comme c’est le cas au Moyen-Orient avec le commerce illicite de pétrole. C’est ce que rapporte l’université américaine de Yale, dans son étude intitulée Les marchés noirs les plus dangereux du monde, qui estime que, chaque année, le marché pétrolier mondial (1 700 milliards de dollars par an) voit plus de 130 milliards de dollars échapper aux États au profit d’organisations interlopes, terroristes par exemple).

Le Liban ne serait pas, loin de là, le premier pays à devoir s’emparer du problème de l’or noir trafiqué. Au Maroc, par exemple, de nombreuses voitures rouleraient à l’essence parallèle, importée d’Algérie… à dos d’âne. En Libye, autre pays secoué par une grave crise institutionnelle, 30 à 40 % de la production pétrolière nationale était détournée par des trafiquants, en 2018 – dont une bonne partie exportée de manière illégale, notamment en Europe.

Le traçage du carburant en question

C’est pour lutter contre ce fléau que certains pays ont mis en place un système de traçage de son brut, en faisant appel à des entreprises spécialisées. Sicpa, une entreprise suisse connue notamment pour ses encres pour billets de banque ou pour ses systèmes de traçabilité des paquets de cigarettes, a racheté GFI (Global Fluids International) en 2016, ce qui lui a permis de développer des marqueurs moléculaires, bien plus pratiques que les colorants utilisés jusqu’alors, afin de reconnaître si l’essence a été taxée, trafiquée ou même volée.

Sicpa, dont les principaux clients restent les États – qui perdent chaque année plusieurs milliards de dollars en taxes évitées -, a déjà offert ses services de traçage de l’or noir au Mozambique, à la Tanzanie, à l’Ouganda, et même aux Philippines, Manille ayant collecté plus de 236 milliards de pesos (environ 4 milliards d’euros) en moins d’un an grâce à un programme de traçage.

Concernant le Liban, le risque, à présent, serait de voir ce marché illicite de l’or noir prospérer jusqu’à supplanter les services de l’État en la matière, incapables de s’emparer du problème dans un tel marasme institutionnel. Ce n’est pas de la politique fiction : dans certains pays d’Afrique subsaharienne, le commerce illégal de carburant fournit des emplois à des dizaines de milliers de personnes. Il n’est pas rare d’assister à de violents affrontements entre les forces de l’ordre et les trafiquants, obligeant les politiques à faire profil bas, quitte à laisser faire, face au risque d’une violence généralisée. Voire d’une perte de soutien électoral…

 

 

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