« En 8 mois, l’Arabie saoudite a fait plus de réformes qu’en 40 ans ! »

La journaliste Clarence Rodriguez revient pour « le Monde arabe » sur les changements opérés dans le royaume.

Clarence Rodriguez, journaliste française ayant passé douze ans en Arabie saoudite, a pu constater l’évolution du pays. Dans son dernier livre, Arabie saoudite 3.0 (éditions Erick Bonnier), elle raconte les attentes d’une jeunesse saoudienne dont l’avenir dépend des réformes qu’a commencé à mettre en place le prince héritier, Mohamed ben Salman (dit « MBS »). Entretien.

Vous avez récemment écrit que les réformes entreprises par MBS en Arabie saoudite rejoignaient celles que prône le blogueur et défenseur des droits de l’Homme Raif Badawi, c’est-à-dire ?

Il y a une similitude de profils de ces deux personnages. Ce sont deux trentenaires, deux jeunes ambitieux fougueux, impétueux qui prônent une ouverture de leur pays. Raif Badawi est un précurseur, il est même en avance par rapport à MBS car il prône depuis un certain temps déjà tout ce qui est relatif aux femmes – la conduite, l’abolition du tutorat, etc. – et milite pour la liberté d’expression, la modernité et un islam de tolérance.

Tout ce que MBS est en train de mettre en place aujourd’hui, Raif Badawi l’a prôné avant lui.

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Vous affirmez que ces réformes pourraient entraîner la libération de Raif Badawi ?

Je pense franchement qu’avec cette nouvelle politique, qui va dans le bon sens, MBS pourrait être amené à libérer Raif Badawi, car aujourd’hui sa détention ne se justifie plus. Son emprisonnement est en contradiction avec ce que pense le jeune prince. Libérer Raif Badawi serait véritablement un geste royal.

Autorisation de conduire, de faire du théâtre, de créer leur propre entreprise… Les femmes accèdent lentement mais sûrement à leur émancipation. Ces avancées sont-elles, en partie, le fait d’un activisme des premières concernées, ou le seul « fait du prince » ?

Le militantisme des femmes pour avoir le droit de conduire existe depuis longtemps. Dans « Révolution sous le voile » (Editions First), mon premier livre sorti en 2014, je parle justement de ces femmes qui veulent faire bouger les lignes et conduire. Donc ce n’est pas du simple « fait du prince »… ou du roi. Je rappelle que c’est encore le roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud (le père de MBS, NDLR), qui dirige le royaume. Depuis 1990, date à laquelle 47 femmes ont pris pour la première fois le volant, elles ont été arrêtées et ont pris des risques inconsidérés pour obtenir le droit de conduire. Il ne faut pas l’oublier. Si le roi a pris un décret le 26 septembre 2017 autorisant les femmes à conduire, c’est grâce au chemin qu’elles ont parcouru avant d’obtenir ce droit – mais aussi, bien entendu, pour des raisons économiques.

Y a-t-il un féminisme saoudien ?

Il y a un militantisme féministe mais il n’y a pas que les femmes qui sont féministes. J’ai rencontré en Arabie des hommes féministes qui demandent l’abolition du tutorat. Il faut tordre le cou à certains clichés que l’on cultive en Occident. Certains jeunes hommes, mais aussi des pères de 50 ans et plus ont toujours milité pour que les femmes obtiennent des droits. Mais cela ne se dit pas ouvertement en public.

Dans « Arabie saoudite 3.0 », vous relevez que l’accès à Internet permet à la population (dont 70 % a moins de 30 ans) de structurer ses volontés de changement. Quels usages d’Internet ont les jeunes Saoudiens ?

Il faut savoir que l’Arabie saoudite est le premier pays au monde à avoir utilisé tous les réseaux sociaux sans exception, notamment Twitter, Snapchat ou WhatsApp. Les Saoudiens sont en avance. C’est pour cela que je parle de 3.0 car ce pays du Golfe est en train de changer de logiciel via les réseaux sociaux, qui sont une fenêtre sur le monde. Quand bien même il y a eu des restrictions, les jeunes ont toujours été connectés avec le monde extérieur. En douze ans passés sur place, je n’ai jamais subi la moindre censure sur les réseaux sociaux ou Internet, comme cela peut exister en Chine ou dans d’autres pays.

L’essor du numérique est-il au nombre des chantiers prévus dans « Vision 2030 », le plan de réformes de MBS ?

Le numérique fait partie de tout ce qui est relatif à la modernisation de ce pays qui est déjà très en avance. On ne le sait pas toujours, mais l’Arabie est en avance par rapport à l’utilisation et l’informatisation des entreprises. Les Saoudiens ont parfois des outils de travail dans les entreprises beaucoup plus modernes que chez nous !

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Qu’attend la jeunesse saoudienne du renouveau politique incarné par MBS ? Se reconnait-elle dans son action ?

La jeunesse saoudienne, qui représente 70% de la population, attend beaucoup des actions et de la politique menées par Mohammed ben Salmane. Ce prince comprend les attentes de ces jeunes. Il leur ressemble, c’est sans doute pour cela qu’il a, par exemple, ouvert les salles de spectacle et de cinéma, autorisé les concerts en public. MBS a fait beaucoup de choses et il fera encore beaucoup de choses à l’endroit des jeunes car il sait qu’ils attendent énormément pour l’avenir de leur pays. C’est un challenge important pour lui car la jeunesse ne veut pas de déception.

Bien sûr, une politique ne tient pas seulement à l’ouverture de salles de cinéma. La crise économique que traverse le pays depuis 2014 à cause de la chute du prix du baril de pétrole, oblige le roi et Mohammed ben Salmane à prendre des décisions drastiques pour la société. Les jeunes veulent du travail. Et c’est la raison pour laquelle MBS a mis en place le plan « Vision 2030 ». Son objectif : permettre une diversification de l’économie et ne plus être uniquement dépendant de la rente pétrolière. C’est un vaste chantier pour le prince héritier, un chantier qui avance.

En 8 mois, l’Arabie saoudite a fait plus de réformes qu’en 40 ans ! Les Saoudiens, notamment les jeunes et les femmes que j’ai beaucoup côtoyés, veulent bouger et montrer une facette plus moderne de leur pays.

Clarence Rodriguez

Grand-Reporter, auteure et consultante, Clarence Rodriguez a vécu de 2005 à 2017 en Arabie saoudite, où elle était la seule journaliste française accréditée permanente. Elle est notamment l’auteure de “Révolution sous le voile” et d'”Arabie saoudite 3.0″, ouvrage donnant la parole à la jeunesse saoudienne.