Transformer le Qatar en île : « Une autre manière d’isoler » l’émirat pour Riyad

L’Arabie saoudite souhaite creuser un canal de 60 kilomètres de long afin de séparer son territoire du Qatar, avec qui elle est en froid.

Après la quarantaine diplomatique, l’isolement géographique. Non contente d’avoir tenté, sans grande réussite, de mettre au ban des relations régionales – voire internationales – le Qatar, en juin 2017, l’Arabie saoudite chercherait à présent à couper littéralement les ponts avec son voisin. L’idée, déjà évoquée au mois d’avril dernier par les autorités saoudiennes, étant de creuser un canal de 60 kilomètres de long entre les deux pays. Le Qatar, rattaché à la Péninsule arabique par la bande de terre qui le sépare de l’Arabie saoudite, deviendrait alors une île. Moyennant tout de même la somme de 600 millions d’euros environ, payée bien évidemment par Riyad.

« Mettre à l’index ce petit Etat »

Selon les médias saoudiens, les dimensions de la voie d’eau ainsi créée (20 mètres de profondeur ; 200 mètres de large), permettraient de faire naviguer des bateaux de marchandises. Et cinq sociétés de construction ne devraient pas tarder à répondre à l’appel d’offres ce mois-ci. Si le projet de canal est donc bien sérieux, les Saoudiens peinent vraisemblablement à avancer les vraies motivations. Riyad, qui cherche depuis quelques années à diversifier son économie – à travers le plan « Vision 2030 » -, a pu mettre en avant le développement du tourisme pour justifier les travaux. « Un prétexte » pour Clarence Rodriguez, journaliste spécialiste de l’Arabie saoudite, qui intervenait sur France 24. Le royaume « a boycotté le Qatar en juin 2017 et Mohamed ben Salman [le prince héritier saoudien, dit MBS, ndlr] a la farouche volonté de mettre à l’index ce petit Etat. »

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Il y a effectivement un peu plus d’un an que les deux pays, membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), ont cessé toute relation diplomatique. L’Arabie saoudite reproche au Qatar son rapprochement avec l’Iran, la bête noire des Saoudiens dans la région, et accuse le petit émirat de soutenir le terrorisme. Notamment à cause de l’aide qu’il apporte aux Frères musulmans, une organisation religieuse panislamiste qui lutte contre l’occidentalisation et la laïcisation des Etats dans le monde musulman. La République islamique iranienne et le Qatar ont également des intérêts énergétiques communs dans le golfe Persique, puisqu’ils partagent le même champ de gaz. Ce que n’accepte visiblement pas MBS, qui a fait sienne la vieille rengaine anti-Iran des Saoudiens.

Déficit de soutien international 

Problème, pour le prince héritier : la majorité des observateurs de la région s’accordent pour dire que le boycott qatari est un échec total. Doha a réussi à contourner le blocus mis en place par l’Arabie saoudite en nouant ou approfondissant de nouvelles alliances. Car « le Qatar a aussi des amis, affirme Clarence Rodriguez. Pour mémoire, les Qataris ont importé des vaches des Etats-Unis », entre autres denrées alimentaires, pour subvenir à leurs besoins – Riyad ayant cessé toute livraison de produits frais vers l’émirat. « Les Saoudiens essaient donc d’une autre manière d’isoler le Qatar » estime la journaliste. Et ils peuvent sans doute compter sur le soutien des autres membres du CCG, dont certains ont participé au boycott du Qatar l’an dernier.

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En revanche, MBS obtiendra-t-il l’aval d’autres pays qui pèsent dans la région ? Rien n’est moins sûr. Les Etats-Unis, qui se sont pourtant rapprochés de Riyad depuis que Donald Trump est à la Maison-Blanche, entretiennent également des liens historiques avec Doha. « Le Qatar abrite une base militaire américaine, la plus importante hors frontières, implantée près du détroit d’Ormuz, dans un endroit stratégique », rappelle Clarence Rodriguez. Difficile, par conséquent, pour Washington, d’apporter ouvertement son soutien aux Saoudiens.

Stanislas Tain

Rédacteur en chef