Arabie saoudite : derrière l’introduction en Bourse d’Aramco, l’ombre du Yémen

L’ouverture du capital du géant pétrolier ne devrait pas rapporter les 2 000 milliards de dollars espérés il y a quelques années.

Après trois années de tergiversations politiques, le géant pétrolier saoudien Aramco s’apprête à faire son entrée en Bourse. Dimanche, le régulateur du marché saoudien a donné son feu vert pour l’introduction de « l’entreprise la plus rentable au monde » à la Bourse de Riyad d’ici la fin de l’année. « Le Conseil de la Capital Market Authority (CMA) a publié sa résolution approuvant la demande de la Saudi Arabian Oil Compagny (Saudi Aramco) de cession d’une partie de ses parts », a effectivement déclaré le régulateur dans un communiqué publié sur son site Internet.

Envisagée dès 2016 par le prince héritier saoudien, Mohamed ben Salman (dit « MBS »), cette introduction devrait valoriser l’entreprise entre 1 500 et 1 700 milliards de dollars. Soit la plus grosse capitalisation mondiale, selon une source proche du dossier, mêmes si les autorités saoudiennes espéraient à l’origine en retirer quelque 2 000 milliards de dollars. En 2018, MBS, véritable « leader en sous-main » du royaume, avait décidé de reporter l’opération, malgré plusieurs rencontres avec des investisseurs, car elle n’était pas conforme aux chiffres attendus.

Cette fois-ci, la donne a changé ; les Saoudiens ont revu leurs velléités financières à la baisse. Riyad, qui comptait auparavant sur la redistribution des recettes de l’or noir – Aramco représente le « poumon économique » de l’Arabie saoudite – pour offrir aux habitants du royaume de nombreux avantages (fiscaux, sociaux, etc.), ne peut plus se permettre ces largesses. Les autorités ont (enfin) pris conscience que le pétrole n’était pas éternel. Et qu’il ne garantissait pas une richesse infinie – d’après le FMI, la croissance saoudienne devrait même ralentir cette année (1,8 %).

Au service de « Vision 2030 »

Alors qu’il dépassait les 100 dollars il y a quelques années, le baril de Brent (brut de référence), qui avait chuté à moins de 30 dollars en 2014, s’établit aujourd’hui à 60 dollars. Grâce, notamment, à la réduction de la production décidée par les pays de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) en novembre 2018. Cette « stabilité » est cependant menacée par la production de pétrole américaine, qui a enregistré une progression plus forte que prévu fin octobre (+ 5,7 millions) et fait constamment miroiter une baisse du prix de l’or noir. Il fallait donc vendre.

D’autant plus que cette introduction en Bourse constitue la pierre angulaire du programme de réformes intitulé « Vision 2030 » porté par MBS. Qui vise dans un premier temps à décorréler croissance économique et pétrole – plus globalement à une diversification de l’économie -, et à changer l’image du royaume, très empreinte aujourd’hui de conservatisme religieux et social – voir de rigorisme -, dans un second temps. Yasir al-Rumayyan, le président du Conseil d’administration d’Aramco, s’est ainsi exprimé dans un communiqué :

« C’est une étape significative dans l’histoire de la société et un progrès important pour la réalisation de « Vision 2030 », le plan directeur du royaume pour une diversification et une croissance économiques durables. »

Ce dernier, à présent, espère attirer les capitaux internationaux. Et semble prêt à promettre monts et merveilles : sur son site Internet, Aramco annonçait ainsi, le mois dernier, son intention d’offrir un dividende de 75 milliards de dollars aux investisseurs l’an prochain ; le géant pétrolier a également promis qu’entre 2020 et 2024, en cas de résultats à la baisse, les « actionnaires non gouvernementaux » se verraient favoriser par rapport aux autres. Pourquoi apporter tant de gages ?

« Pire crise humanitaire du monde »

L’Arabie saoudite, visiblement, craint la situation géopolitique actuelle. Et notamment la guerre au Yémen, où elle est à la tête d’une coalition de pays arabes depuis mars 2015, pour épauler le gouvernement et chasser les rebelles Houthis, qui contrôlent notamment la capitale, Sanaa. Le 14 septembre dernier, une double attaque contre des sites pétroliers saoudiens, revendiquée par les combattants chiites – mais attribuée à l’Iran, leur « parrain » -, avait diminué de moitié la production d’or noir du royaume. Riyad s’attend-t-elle à de nouvelles frappes ?

Selon M. al-Rumayyan, il n’y a pas lieu de s’inquiéter : « Les négociants en pétrole ont vu cela comme un non-événement » – il est vrai qu’Aramco a rapidement rétabli la production pétrolière après l’attaque. Mais le patron du géant pétrolier aurait également pu insister sur un autre point – véritable « événement » quant à lui – : si MBS souhaite rétablir les finances du royaume et, par conséquent, ouvrir le capital d’Aramco aux investisseurs, c’est que « sa » guerre au Yémen est extrêmement coûteuse. Et pas seulement d’un point de vue économique.

Le prince héritier, qui a la main sur tous les grands projets de l’Arabie saoudite depuis 4 ans, fait tout pour contenir les rebelles Houthis loin de sa frontière. Jusqu’à frapper aveuglément leurs positions au Yémen, sans véritablement se soucier du résultat. Le bilan humain, en partie imputables aux Saoudiens, est catastrophique (plusieurs dizaines de milliers de morts) et le pays connait, selon les Nations unies (ONU), la « pire crise humanitaire du monde ». Les futurs investisseurs doivent avoir en tête que cette guerre est financée en grande partie par le pétrole du royaume.

Partages