Cinquième mandat de Bouteflika : le malheureux vice des Algériens

De quoi les Algériens ont-ils peur pour ne pas oser s’opposer aux excès de pouvoir ? se demande Mounira Elbouti dans sa tribune.

A 81 ans, dont près de 20 passés à la tête de l’Algérie, Abdelaziz Bouteflika, sacrément affaibli par un accident vasculaire cérébral (AVC) en 2013, est donc le candidat officiel du parti au pouvoir, le Front de libération nationale (FLN), pour un cinquième mandat consécutif. La nouvelle, qui a fait en quelques heures le tour des médias internationaux, n’a pas choqué les Algériens – ou si peu -, habitués à ce petit théâtre présidentiel, à ces coups montés et à la politique du provisoire. Un président en chaise roulante qui flirte avec l’inconscience ; un chef de gouvernement légèrement déconnecté de la réalité, tout comme les chefs de parti, globalement ; des députés bouffons ; des responsables corrompus ; des droits violés ; une révolution récupérée ; de l’argent spolié. Tout ceci, les Algériens ne connaissent que trop.

Président incapable

La seule chose qu’ils ignorent encore, est la raison fondamentale de ce cinquième mandat. Pourquoi Abdelaziz Bouteflika a-t-il été poussé – il y a bien longtemps qu’il ne prend plus de décisions – vers celui-ci et par qui ? La zone d’ombre demeure. Car si le clan Bouteflika, au sens large, avait besoin de garder une marionnette-dindon de la farce pour cinq nouvelles années, pourquoi n’a-t-il pas cherché un autre bouc émissaire ? Un candidat plus jeune, en meilleure santé, doté de ses capacités cognitives et, dans le même temps, suffisamment malléable, aux yeux des éminences grises, pour agir selon leur bon vouloir. C’est-à-dire : faire reluire l’image présidentielle, qui doit « correspondre aux normes », afin de ne pas braquer les partenaires de l’Algérie. A commencer par l’Occident, prompt à agiter la bannière des droits de l’Homme.

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Voilà qui aurait été bien plus simple. Trop simple, visiblement. Mais qui peut savoir à quoi pensent les « pousseurs », sans aucun doute rusés et dotés d’un plan machiavélique ? Même si, lors de l’actuel mandat, qui prendra donc fin en 2019, les soutiens de Bouteflika n’ont pas eu à forcer leur talent pour défendre le président. Caméras truquées, suivi médical solide, politique du « tu parles tu vas en prison », une chaise roulante à pousser lors des grandes occasions. Voilà les ingrédients de la réussite, qu’ils ont parfaitement su marier. Mais certaines victoires ont un affreux goût d’échec. Pour rappel, les autorités algériennes ont réussi, ces cinq dernières années, à berner les foules, faire taire les médias, anesthésier l’opposition, bourrer les urnes et, bien sûr, maintenir un président incapable – au sens juridique du terme – au pouvoir.

Servitude volontaire

S’il n’y a pas de (mauvais) génie dans cette entreprise politique, est-ce à dire que le peuple algérien, alors simple d’esprit et épris de servitude, vénère l’assujettissement, puisqu’il ne proteste pas contre la captation du pouvoir ? Pourquoi obéit-il à la force, tout comme la Cité d’Athènes s’est soumise à l’oligarchie des Trente Tyrans ? De quoi les Algériens ont-ils peur pour ne pas oser s’opposer aux excès de pouvoir ? Leur faut-il des thérapies psychologiques de masse ? Ces interrogations, brutales, doivent être posées. Car, pour rappel, « c’est un extrême malheur que d’être assujetti à un maître, dont on ne peut être jamais assuré qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra », écrivait Etienne de La Boétie, humaniste français du 16ème siècle, dans son Discours de la servitude volontaire.

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Mais, qu’on se le dise, la fin de l’ère Bouteflika, en tant que personne et non en tant que système, ne résoudra rien. Précisément parce qu’il existe ce système politique en Algérie, à l’intérieur duquel le peuple joue bien malgré lui un rôle. Effacé, mais un rôle tout de même. Nos maux et nos soupirs survivront à l’actuel chef de l’Etat, parce qu’ils transcendent cet homme malade, simple révélateur de notre égarement. Nous qui avons pourtant su revêtir l’habit révolutionnaire quand il le fallait ; où notre bon sens s’est-il soudainement enfui ? Combien de temps encore garderons-nous ce silence complice ? Nous n’avons, semble-t-il, plus grand chose à craindre. Nos journalistes croupissent déjà en prison, le phénomène des harragas ne faiblit pas, l’économie est exsangue… Qu’attendons-nous ?

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Mounira Elbouti

Journaliste chargée du Maghreb, spécialiste des questions liées au leadership féminin