Face à la misère, des familles du Darfour envoient leurs fils se battre au Yémen

Des jeunes Soudanais viennent grossir les rangs de la coalition saoudienne, engagée depuis près de 4 ans au Yémen.

Alors que le conflit au Yémen entrera dans sa cinquième année en mars prochain, le New York Times révélait il y a quelques jours que l’Arabie saoudite payait des enfants soudanais pour venir gonfler les rangs de la coalition arabe qu’elle dirige. « Depuis près de 4 ans, près de 14 000 miliciens soudanais combattent au Yémen en tandem avec les milices locales pro-saoudiennes, selon plusieurs combattants soudanais revenus dans le pays. Des centaines, au moins, y sont morts », renseigne David Kirkpatrick, journaliste au quotidien américain. Et parmi ces dizaines de milliers de Soudanais, des enfants, âgés de 14 à 17 ans, originaires du Darfour pour la plupart.

« Avides d’argent »

La région, située à l’ouest du Soudan, connait une guerre civile depuis la fin des années 1980, pour des raisons ethniques, surtout, mais également économiques, en raison de la manne pétrolière soudanaise, et climatiques, à cause de l’aridité des sols. Qualifié de « crime contre l’humanité » par les Nations unies (ONU) et de « génocide » par les Etats-Unis, le conflit a précipité les 7 millions d’habitants dans une situation de misère telle que certaines familles n’ont pu faire autrement que de « vendre » leurs enfants aux Saoudiens, comme l’explique David Kirkpatrick, citant en exemple Hager Shomo Ahmed, un jeune homme enrôlé par Riyad fin 2016, alors qu’il avait 14 ans.

Le patron de la coalition saoudienne, Turki al-Malki, a déjà précisé que les « allégations » concernant l’enrôlement par Riyad d’enfants-soldats étaient « sans fondement ».

Selon le journaliste américain, la plupart des combattants envoyés au Yémen appartiendraient toutefois aux Janjawid, des milices soudanaises arabes qualifiées de « criminelles par l’ONU », qui occupent un rôle central dans la guerre du Darfour. « Ils ont été accusés de viols systématiques de femmes et de filles, de meurtres aveugles et d’autres crimes de guerre pendant le conflit du Darfour, et les anciens combattants impliqués dans ces horreurs se retrouvent à présent au Yémen, dans une campagne plus formelle et structurée », précise David Kirkpatrick. Qui ajoute que « certaines familles sont tellement avides d’argent qu’elles soudoient les officiers de la milice pour qu’ils laissent leurs fils aller se battre ».

« Distance de sécurité »

Si les chiffres demeurent incertains – les enfants constitueraient entre 20 % et 40 % des troupes soudanaises intervenant au Yémen -, cette pratique (ignominieuse) relevait du secret de polichinelle. Décidée il y a 4 ans par le prince héritier saoudien, Mohamed ben Salman, pour stopper l’avancée des rebelles yéménites Houthis (aidés de loin par l’Iran), l’intervention de la coalition saoudienne n’aurait vraisemblablement pas tenu bien longtemps sans le recours aux milices. Notamment parce que la mort de soldats saoudiens aurait incité les familles saoudiennes à protester, non seulement contre la guerre, mais surtout contre la couronne.

A la place, selon David Kirkpatrick, l’armée saoudienne a donc puisé dans l’immense manne pétrolière du royaume pour se payer les services de milices soudanaises. Tout en restant à l’abris. « Pour garder une distance de sécurité par rapport aux lignes de bataille, les superviseurs saoudiens […] commandaient les combattants soudanais presque exclusivement par télécommande », explique le journaliste américain. « Les Saoudiens nous ont dit quoi faire à l’aide de téléphones et d’appareils. Ils ne se sont jamais battus avec nous », fait savoir de son côté Souleiman al-Fadil, 28 ans, rentré du Yémen fin 2017. D’après lui, « sans nous, les Houthis prendraient toute l’Arabie saoudite, y compris La Mecque ».

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