La littérature arabe ou la bataille des maux

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06.02.2018

En inventant un Orient imaginaire, l’Occident s’invente lui aussi, ou plutôt se réinvente de façon positive.

Que peut la littérature dans le monde arabe ? Une question qui planait, ce week-end, comme un sous-texte, un « con-texte », « un pré-texte » du Maghreb-Orient des livres, évènement littéraire qui se tient chaque année à l’Hôtel de Ville de Paris. Errance puis déambulation dans les allées, glanage aux tables surchargées de livres de mots saisis à « l’envolée ». Là, un professeur algérien : « Mais Camus a protégé des écrivains algériens, Mohammed Dib et Mouloud Feraoun, sinon Jean Amrouche ». « Et l’Arabe de L’Etranger ? » glisse une voix timide. « Je ne doute pas que Camus se dirigeait vers une reconnaissance de l’Algérie algérienne ».

Ici, un autre échange sur Aharon Appelfeld, l’écrivain israélien récemment disparu, délicat et murmurant témoin de la destruction des Juifs d’Europe et de l’enfance. « Aharon Appelfeld refusait d’être classifié comme un écrivain de la Shoah même s’il avait donné une voix à ceux qui n’avaient pas survécu. Il disait ‘‘Vous ne pouvez pas être un écrivain de la mort. L’écriture suppose que vous soyez vivant’’ » glisse une femme qui tient dans sa main un livre du défunt – qui écrivait hébreu dans un monde oriental.

Mais revenons à la question : Que peut la littérature dans le monde arabe ? D’emblée, la réponse fuse : elle ne peut pas plus qu’elle peut dans les autres aires géographiques et culturelles du monde. Puis, vient le désir de déconstruire la question, avant d’y répondre de façon aussi abrupte. « D’où parles-tu ? » comme on disait en mai 1968. A partir de quels présupposés est posée cette question ? Quelle idées reçues porte cette interrogation convenue, voire conventionnelle, qui se devinait dans ce Maghreb-Orient des livres ? Soumettons donc cette question à la question.

L’« Autre » construit et fantasmé

Nous vivons dans un pays, la France, où la littérature a toujours maille à partir avec le pouvoir, qu’elle soit tissée dans les trames de ce dernier ou qu’elle se soit obstinée à en détricoter les faux semblants et abus. Si « ce sont les idées qui mènent le monde », selon la formule de Renan, en France, ce sont les mots. De Voltaire conseiller du monarque prussien Frédéric II à Diderot si admiré par Catherine II de Russie, en passant, avant eux, par Descartes, qui ne ménageait pas ses conseils à la reine Christine de Suède. La raison d’Etat s’appuyant sur l’avis éclairé de l’écrivain, comme le veut le rêve platonicien du Philosophe Roi de la cité idéale de Callipolis. Puis il y eut Victor Hugo et son exil superbe à Guernesey, après avoir raillé Louis-Napoléon Bonaparte devenu Napoléon III.

Nous vivons aussi dans un pays où les mots et les gens qui les portent, les écrivains, sont entourés d’une aura magique. Et la simple possibilité de republier leurs œuvres – comme pour Céline – ou de les « commémorer » – comme pour Maurras – déclenche, ad libitum pour certains, ad nauseam pour d’autres, des querelles à la française. Comme si les mots, leurs mots, gardaient un pouvoir maléfique à travers les âges.

Mais nous vivons surtout dans un pays marqué par l’affaire Dreyfus et le célèbre « J’accuse » de Zola, dont on vient de fêter les 120 ans. Un procès inique, un écrivain qui prend courageusement position, un homme politique/journaliste, Georges Clemenceau, qui crée alors le mot d’ « intellectuel ». Toute une mythologie, de Nizan à Benda, voire une mythographie, de Sartre à Moix, se sont forgées alors.

Et le monde arabe alors dans tout cela ? D’abord, peut-on parler de « littérature » au sens occidental du terme ? Nulle provocation dans cette question ou remarque. Car il faut éviter de projeter sur cette production littéraire les catégories de pensée et de concepts qui ne la regardent pas. Jusqu’au 19ème siècle, la littérature arabe a en effet défini ses propres catégories. Ce n’est qu’à cette époque d’irruption militaire de l’Occident dans l’Orient ottoman, que le mot Adab (« littérature » ou « politesse ») servit à désigner un genre littéraire en prose qui n’appartenait ni aux sciences religieuses ni à la philosophie.

Jusque-là, les écrits arabo-musulmans étaient placés sous l’égide de la poésie, du Coran et de la philosophie. De façon symbolique, voire symptomatique, on considère que cette littérature moderne serait née du choc de l’expédition égyptienne de Bonaparte en 1798. De là surgiront le renouveau de la pensée arabe, la Nahda (« Renaissance »), qui naviguera ou tentera de naviguer entre les écueils de l’adaptation au monde moderne sans perdre sa spécificité culturelle, sans suivisme ni imitation vains d’un Occident impérieux.

C’est peut-être Edward Saïd, l’homo arabicus universel, qui a su le mieux saisir ce mouvement de balancier entre Orient et Occident, cristallisé dans les représentations littéraires. Dans L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, l’éminent professeur de littérature comparée développe la thèse selon laquelle « l’orientalisme est l’Orient saisi par l’imaginaire occidental », une construction littéraire venue nourrir et enraciner les objectifs politiques et économiques de l’Europe colonialiste. Cet « Autre » construit et fantasmé, contre lequel on se construit et fantasme tout autant.

Daoud « contre-enquête »

Chaque époque et chaque société recrée en effet ses propres « Autres ». La polarisation Orient/Occident renforce les préjugés ; l’analyse de l’orientalisme comme système de pensée et de représentation est révélatrice de la façon dont l’Occident a, dans l’histoire, appréhendé et traité l’Autre. Mieux, Saïd montre aussi que les Arabes, ou Orientaux, ont fait leurs ces représentations construites ailleurs, alimentant ces préjugés. Il souligne également qu’en inventant un Orient imaginaire, l’Occident s’invente lui aussi, ou plutôt se réinvente de façon positive, dans ce mouvement de balancier entre deux imaginaires construits qui se nourrissent et interagissent en continu.

L’imaginaire n’est donc pas neutre et les modes de représentations culturelles sont politiques et traduisent aussi un rapport de force, voire de domination ; un ordre du mode diffus qui suppose, pour le combattre, de libérer les imaginaires.

Autre écueil pour la littérature arabe reçue par l’Occident, celui de l’institution littéraire. La sociologue Kaoutar Harchi a ainsi brillamment démontré que la littérature est un champ d’étude sociologique où des enjeux de pouvoir symbolique et des questions politiques se posent aussi, au-delà de la seule qualité de l’œuvre littéraire. Dans son livre Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve, elle décrypte le « hors-texte », en-dehors de la seule question littéraire, et interroge en contrechamp l’institution littéraire française qui sélectionne – donc donne une visibilité, une légitimité et une existence – les auteurs qui viennent la conforter dans ses idées et représentations.

En reprenant les thèses de Saïd que Kaoutar Harchi a élargies à l’institution littéraire, nous regardons alors d’un autre œil les auteurs arabes qui ont réussi à être publiés en Occident. Que disent-ils qui a soudain été jugé suffisamment intéressant, percutant, littéraire pour être publiés en Occident ?

Prenons le cas Daoud et menons la « contre-enquête » sur lui. L’écrivain algérien de 47 ans semble irriter en Algérie et enthousiasmer en France. En Algérie, on lui reproche parfois son regard sans concession sur la situation du pays, parfois aussi son adoubement intellectuel par l’institution littéraire de l’ancien pays colonisateur. En France, on s’enthousiasme pour son style, ses sentences sur son pays, l’islam, l’arabité.

Son premier coup d’éclat littéraire fut Meursault contre-enquête en 2014 – prix Goncourt du premier roman l’année suivante. D’une écriture âpre, l’auteur y mettait en narration la longue plainte d’Haroun, le frère de « l’Arabe » assassiné de façon « absurde », sur cette plage, par le Meursault camusien. Superbe roman qui disait bien une Algérie en glaciation mémorielle, prise en étau entre une guerre de Libération statufiée et un pouvoir anonyme en habit militaire. Kamel Daoud a su remonter aux racines de l’Absurdistan qu’est devenu ce pays, où la jeunesse a le choix entre le hittisme, le harragisme ou l’islamisme. Ou, pour le dire autrement, entre le désœuvrement de celui qui « tient les murs » (hittiste), la fuite par la mer (la harraga) ou la promesse d’une vie au paradis après la mort à petit feu qu’est l’existence en Algérie.

L’un de ses livres a par ailleurs réuni ses chroniques écrites entre 2010 et 216 pour le Quotidien d’Oran. Des textes comme des éclaboussures. Des analyses du monde tel qu’il va (mal) où le verbe est vif – et à vif. L’ouvrage s’ouvre le 17 juillet 2010. L’auteur est en Algérie et observe la Méditerranée, « l’unique trace de notre patrimoine ». Cette étendue d’eau devenue prison et qui se fera au fil des pages « berceau et tombeau », confisquée par des religieux obsédés par le corps. L’auteur a aussi ses obsessions, dont l’identité, qu’elle soit l’arabe, la religieuse, la berbère. L’algérianité, en somme, qui peine à émerger dans un pays qui a pourtant conquis chèrement le droit de la revendiquer. Dans une chronique, il revient ainsi sur le constat fait par l’ancien ambassadeur américain à Alger qui décrit l’Algérie comme « un pays malheureux ». « De mémoire de chroniqueur, c’est la biographie la plus courte et la plus poignante d’une nation », écrit Kamel Daoud.

« Débats idéologiques occidentaux »

Parfois, l’écrivain n’écrit plus, il prophétise. Ceci même s’il n’annonce pas le futur, mais choisit d’éclairer les seuls passé et présent à la bougie ou au néon cru. Souvent, il obscurcit aussi. Voilà peut-être l’une des explications de son succès dans les médias occidentaux. On attend de lui un éclaircissement sur ce monde insaisissable qu’est le monde arabe. Il est l’oracle d’Oran qui doit dire ce monde « compliqué » à un Occident qui continue de lui coller ses « idées simples ». On se répète ses phrases comme des axiomes clairvoyants : « L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi ». La cause palestinienne, « un drame arabisé et islamisé à outrance, au point que maintenant le reste de l’humanité peut se sentir débarrassée du poids de cette peine ». Des mots comme autant de coups.

Sa chronique la plus emblématique est sans doute « Cologne, lieu de fantasmes », dans laquelle il fustige « dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir ». Il écrit alors, ce 18 janvier 2016, sur la « colognisation du monde », en mots hâtifs qui lui sont encore reprochés. « Une foule « des Autres », alias Maghrébins, Syriens, « Arabes », réfugiés, exilés, envahisseurs, a pris la rue et s’est mise à s’attaquer aux femmes qui passaient par là ». Il décrit aussi le corps devenu « l’espace de tous, lieu du piétinement ou de la vie ». Puis, dans un lyrisme étrange, il déclare : « La misère sexuelle du monde « arabe » est si grande qu’elle a abouti à la caricature et au terrorisme. Le kamikaze est un orgasme par la mort ».

Voilà qui était joliment écrit, mais faux. Rapidement, en France, une tribune signée par un collectif d’intellectuels l’accuse notamment d’essentialisme et d’islamophobie. L’affaire dite de Cologne a été l’exemple le plus cru de ce « funambulisme » auquel l’écrivain algérien semble condamné. Après avoir interrogé près de 300 personnes et visionné 590 heures de vidéos, le procureur de Cologne, Ulrich Bremer, avait finalement révélé dans une interview à Die Welt que plus de 60 % des agressions n’étaient pas à caractère sexuel mais bien des vols. Surtout, sur 58 agresseurs, 55 n’étaient pas des réfugiés, mais pour la plupart Algériens et Marocains installés en Allemagne de longue date, ainsi que trois Allemands. Pourtant, Kamel Daoud n’en a rien dit.

L’écrivain fut dès lors sur la corde raide, celle de devoir dire des vérités inaudibles à sa société originelle tout en évitant d’être récupéré par un Occident avide de se conforter. Car n’oublions jamais qu’il est lu dans deux sociétés, l’algérienne et la française, encore malades de leur relation mal éteinte en 1962. En pleine campagne présidentielle, l’an dernier, la guerre d’Algérie ne s’était-elle pas invitée dans les débats ? Emmanuel Macron, on s’en souvient, avait qualifié depuis Alger l’action de la France en Algérie de « crime contre l’humanité ». Devant le tollé provoqué dans l’Hexagone, il avait nuancé son propos, parlant seulement « d’un crime contre l’humain ». Kamel Daoud, interrogé sur les propos de celui qui fait alors figure de favori à l’élection présidentielle, déclarera : « L’exploitation du fonds de commerce de la guerre de Libération en Algérie doit cesser, ici et en Algérie, parce qu’on est fatigués. »

Dans un éclair de lucidité, Kamel Daoud s’était inquiété de ce grand écart permanent qui l’oblige à tenter d’écrire dans l’interstice étroit entre Occident et Orient. « Je ne suis pas un intellectuel de service fantasmé chez moi, ni un intellectuel organique venu du Sud pour servir des combats idéologiques de l’Occident. Je sais que je fais face à une mécanique immense qui me dépasse, mais je reste lucide ». Il avait ajouté, toujours dans cette interview donnée au journal El Watan : « Il y a des récupérations, des enjeux politiques et des tentatives de vous impliquer dans des débats idéologiques fondamentaux en Occident. J’en suis conscient, je résiste et je travaille toujours à déconstruire cette mécanique ou à en faire une machine à mon bénéfice. »

En ne repensant pas cette chronique sur Cologne, dans un addendum salutaire, s’est-il incliné dès lors devant la grande mécanique « des débats idéologiques occidentaux » dont il se rêvait grain de sable déstabilisant ? Au risque désormais d’en être considéré comme un rouage prévisible ? « Etre libre est parfois plus difficile qu’être mort » écrit-il aussi. Oui, c’est vrai. Mais dans les salons feutrés de l’Hôtel de Ville de la capitale française, la foule déjà se presse autour du stand « Dédicace ». On attend Kamel Daoud pour une séance de signatures. Nul n’est prophète dans son pays, mais ailleurs oui.

Hassina Mechaï

Journaliste, avec un goût prononcé pour le monde arabe, l’Afrique, les questions politiques et internationales et, plus largement, tout ce qui l’intéresse.