Pourquoi je ne suis pas allée voter aux municipales tunisiennes

Une heure avant la fin du vote, le taux de participation aux premières municipales post-révolution s’élevait à 25 %. Un camouflet pour le pouvoir et le système en place.

Le tour des bureaux de vote du quartier ne m’a pas surprise : des espaces vides, des observateurs qui s’ennuient et une ambiance morose, presque lourde. L’attente de la fin de ce calvaire désertique semble interminable. Même si un fort taux d’abstention était prévisible, il est légitime de s’interroger sur ses causes. Une question, surtout, apparaît : pourquoi les Tunisiens ont-ils fait la révolution pour bouder les élections de ce jour – les premières municipales depuis 2011 qui plus est ? La réponse ne fait guère de doute ; les Tunisiens ont vécu tour à tour la dictature, le rêve, la désillusion, puis le désespoir en fin de compte. Et, donc, la résignation. Mais ne faut-il pas s’interroger surtout sur la portée de ce scrutin ?

Identités partisanes en crise

Le vote est d’abord un acte positif, commandé par la perception qu’ont les électeurs des principaux objets politiques. Selon les chercheurs du Survey Research Center de l’Université du Michigan (Etats-Unis), le comportement électoral est analysé comme la résultante d’un champ de forces psychologiques, qu’ils mesurent au plus près de l’élection considérée, en s’attachant surtout à explorer les attitudes des électeurs à l’égard des candidats, des partis et des programmes. La variable-clé du vote, à leurs yeux, est « l’identification partisane », un attachement affectif et durable de l’électeur à l’un des deux grands partis qui structurent la vie politique américaine.

« Comme l’acheteur d’une automobile qui n’y connaît rien aux voitures sinon qu’il préfère une marque donnée, l’électeur qui sait seulement qu’il est démocrate ou républicain réagit directement à son allégeance [partisane]. »

Celle-ci fonctionne comme un écran perceptif, filtrant la vision du monde des électeurs ; plus ceux-là s’identifient à un parti, plus ils sont favorables aux candidats et aux positions qu’il soutient. Si la majorité des électeurs peut apparaître peu informée et peu intéressée par les questions politiques, elle bénéficie donc d’un repère commun. « Comme l’acheteur d’une automobile qui n’y connaît rien aux voitures sinon qu’il préfère une marque donnée, l’électeur qui sait seulement qu’il est démocrate ou républicain réagit directement à son allégeance [partisane] », peut-on lire dans l’ouvrage The American Voter, publié en 1960 par les chercheurs du Michigan.

Dans les années qui ont suivi, plusieurs analystes de la vie politique américaine ont critiqué de leur côté la notion d’ « électorat passif », prisonnier de la « camisole de force », des déterminismes sociaux ou psychologiques, et souligné sa capacité à porter un jugement, positif ou négatif, sur les sortants. Mais la critique la plus décisive fut portée par les auteurs de The Changing American Voter, qui estimèrent que ces modèles étaient dépassés et que l’électeur américain avait changé. Les identités partisanes étaient alors en crise. La proportion des « indépendants », qui ne se reconnaissaient dans aucun parti, passa de 23 % en 1964 à 40 % en 1974. Même chez ceux qui déclaraient encore une identité partisane, elle influençait de moins en moins leur vote.

Simulacre de démocratie

En Tunisie, on parle de « vote utile », de « devoir citoyen », de « sauvetage », sans comprendre que les gens ne boudent pas seulement le scrutin, l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) ou les listes électorales. Ils boudent tout le système. Se demandant si un changement a bien eu lieu et ce qu’il leur a apporté. Appauvris, dans l’insécurité et la décadence sociopolitique, ils sont également dans l’incapacité de communiquer avec la sphère du pouvoir ou leurs « représentants ». Certains ne manqueront pas de venir leur donner de « bonnes leçons » de patriotisme, affirmant que « voter est un devoir et non un droit », qu’il faut observer pour ne pas laisser le pays partir à vau-l’eau. 

Lorsque les mêmes oligarques tirent les mêmes ficelles depuis des années, financent les véreux qui gagnent ainsi les suffrages, les dés sont pipés. Le vote à lui seul ne changera rien.

Eh bien je n’ai pas peur de leur répondre et de l’écrire : je n’ai pas participé à ce fiasco, ni même voté blanc. Je n’ai pas confiance dans ce système et ne veux plus y croire. Le seul acte raisonnable à présent ? Exiger la démission des trois présidents, la tenus d’élections législatives et présidentielle anticipées. Ceci ou la rue. Car lorsque les mêmes oligarques tirent les mêmes ficelles depuis des années, financent les véreux qui gagnent ainsi les suffrages, les dés sont pipés. Le vote à lui seul ne changera rien. Il n’améliorera pas la situation des plus démunis, ni celle des finances publiques, en plein déclin.

J’ai décidé de ne pas voter – comme tant d’autres – pour punir les partis, la classe politique, la société civile et les opportunistes. J’ai décidé de ne pas voter pour attirer l’attention des endormis et des amnésiques. Et celle du monde. J’ai décidé de ne pas voter pour interpeller les jeunes sur la nécessité de s’investir dans la vie publique, dans la société civile et de faire bouger les choses leur avenir. La Tunisie n’a pas besoin de voix de papier, de doigt trempé dans de l’encre bleue ; la Tunisie a besoin que les voix descendent dans la rue et fassent dégager les intrus. Et non de notre hypocrisie sociale enfermée dans un simulacre de démocratie. Enfin, n’a-t-elle pas eu sa dose par le passé ? Les choses n’ont jamais changé, pour mémoire.

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Mounira Elbouti

Journaliste chargée du Maghreb, spécialiste des questions liées au leadership féminin