Au Soudan, la répression de l’armée rappelle les effusions de sang post-« printemps arabe »

Au lendemain des « printemps arabes », dans certains pays, l’armée avait rapidement repris le dessus. Comme au Soudan ?

Au début de la semaine, sur ordre du Conseil militaire, les soldats soudanais ont entrepris de disperser le sit-in réuni devant le quartier général de l’armée, à Khartoum, la capitale du Soudan. D’après les organisateurs des rassemblements pour la démocratie, débutés le 6 avril pour réclamer le départ d’Omar al-Béchir – le président sera destitué par l’armée quelques jours plus tard -, cette dernière répression meurtrière aurait fait jusqu’à 100 morts. Et a ravivé de douloureux souvenirs dans le monde arabe, déjà submergé par de telles effusions de sang ces dernières années.

Plusieurs centaines de morts

Alors que les manifestations, au début, se passaient dans un calme relatif, la question se pose à présent de savoir si l’armée va prendre le pouvoir au Soudan. Car « cela a souvent commencé de la même manière, au Moyen-Orient, note Tamer Fakahany, journaliste à Associated Press (AP) : une vague populaire de protestations, dans la rue, contre des autocrates et des manifestants mus par des aspirations démocratiques et libérales. Après quoi l’armée s’installe. » Ceci, explique-t-il, grâce à « sa force impitoyable et rude » qui aide à « préserver la longévité des militaires après la chute d’un chef ».

Les événements récents au Soudan ne sont pas sans rappeler, ainsi, ceux du « printemps arabe », intervenus au début de cette décennie, de l’Egypte à la Syrie en passant par la Libye.

Place Tahrir au Caire, par exemple, « il y a eu des jours enivrants […] lorsque la révolution du 25 janvier s’est installée en 2011 et a renversé en quelques semaines l’autocrate [Hosni Moubarak] », rappelle Tamer Fakahany. Avant que l’armée, sous la férule de l’actuel chef de l’Etat, Abdel Fattah al-Sissi, ne destitue Mohammed Morsi, le président élu (démocratiquement) en 2012, et ne tire sur la foule de ses soutiens rassemblés, en août 2013. Bilan : plusieurs centaines de morts.

L’armée ouverte à des négociations

Peu ou prou le même enchainement des faits, en Syrie, où le soulèvement populaire a commencé en 2011 également. « Dans la ville de Deraa, des jeunes ont gribouillé des graffitis contre le pouvoir du président Bachar al-Assad », se remémore Tamer Fakahany. Sauf qu’après avoir constaté la chute de certains régimes arabes, « les forces d’Assad se sont rapidement mobilisées pour écraser brutalement l’opposition ». Rien à voir, en revanche, avec la « répression relativement rapide et impitoyable » du massacre de Hama par les troupes d’Hafez al-Assad, son père, en 1982, qui avait fait plusieurs dizaines de milliers de morts. « Le pays s’est lancé dans une guerre civile, qui en est à sa 9ème année d’existence. Des centaines de milliers de personnes ont été tuées et des millions d’autres ont été déplacées ou ont fui vers d’autres pays. Atrocités », ponctue lourdement le journaliste d’AP.

Quant à la Libye, les soulèvements populaires démarrés en janvier 2011 ont rapidement rencontré la violence de la répression. « Les manifestants ont été la cible de tirs et ont riposté […] alors que le pays, tenu pendant 40 ans par le culte et la richesse de Mouammar Kadhafi, commençait à s’effriter ». La suite, là aussi, est bien connue : intervention des forces occidentales, chaos généralisé, pays littéralement découpé en deux. Avec, au milieu, des milices luttant pour un brin de territoire.

En Egypte, rien de tel. Ou alors un chaos d’un autre ordre. Puisque les électeurs égyptiens ont récemment approuvé des amendements constitutionnels permettant à Al-Sissi de rester aux pouvoir jusqu’en 2030, et de maintenir ainsi le pays sous un joug « autoritaire », selon Tamer Fakahany. Le prix à payer ? La liberté d’expression. Au Soudan, l’armée, qui s’est dite ouverte, mercredi 5 juin, à des négociations, semble reconnaitre à la population son droit à la parole. Mais pour combien de temps encore ?

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