De Khartoum à Paris, l’envie désespérée d’être entendu

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07.01.2019

La démocratie, chose sensible, est affaire d’humains. Raison pour laquelle on lutte de la même manière au Soudan ou en France.

« Nous allons marcher vers le palais dimanche pour appeler le président Béchir à démissionner ». Tel était le mot d’ordre de l’Association des professionnels soudanais, constituée pour la plupart d’enseignants, de médecins et d’ingénieurs, samedi 5 janvier, pour la manifestation du lendemain, à Khartoum, la capitale soudanaise. Dimanche, justement, plusieurs vagues de protestations ont eu lieu, non seulement dans la première ville du pays, mais également à Madani (centre), par exemple, où le slogan « Paix, Justice, Liberté » résonnait dans les artères baignées de Nil.

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A plusieurs milliers de kilomètres de là, samedi après-midi, des individus ont enfoncé le portail d’un ministère, à Paris, pour tenter d’y déloger son habitant, Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement français. Ils ont, tout comme les Soudanais, littéralement « marché vers » le pouvoir, afin de le faire sortir de son feutre confortable, de le confronter au réel. L’Hexagone, depuis plusieurs semaines, est agité de vives protestations, résumées dans un premier temps à un « simple ras-le-bol fiscal ». Mais, en réalité : une demande d’écoute et d’égalité. De démocratie.

Chiffres froids

Le pain est au Soudan ce que l’essence est à la France. Une mèche intégralement consumée, reliée à un baril d’explosifs. Un « rien » déjà trop. Un catalyseur. Augmenter leur prix n’a fait que réveiller des frustrations longtemps endormies. Et la colère qui émaille les rues de Paris, de Khartoum comme d’ailleurs, n’est que la réponse logique à l’obstruction, par les politiques, de l’expression des maux d’une société non écoutée ou non comprise. Ici, la condescendance d’un chef d’Etat ; là, le déracinement d’un régime trentenaire. Tout est bon pour tourner le dos au peuple.

Normal (et sain ?), par conséquent, qu’il se soulève. Des milliers de kilomètres et tant d’autres facteurs ont beau séparer les deux pays, celui-ci exprime sa colère de la même manière, où qu’il se trouve. Car la démocratie est affaire d’humains. Elle est une chose profondément sensible. « Rien n’établit la confiance mieux et plus rapidement que de partager le temps et l’espace, de débattre et de réfléchir avec ceux que vous êtes censés représenter », écrivait dans une tribune Lotfi Saibi, à l’attention des « leaders » d’aujourd’hui. Ceux des palais présidentiels tout comme les têtes d’institutions financières, passionnées de chiffres froids.

Hors sujet

Dire ceci n’est pas accorder, loin de là, un blanc-seing à tous les casseurs et autres extrémistes – que l’on retrouve aussi bien en marge des rangs de manifestants que dans les forces de police ou l’armée… L’image de la « marche vers le palais » est à ce point teintée d’espoir qu’il semble dommage de lui faire passer les frontières du réel. De même, il est intolérable de réprimer dans le sang, comme le fait le régime d’Omar el-Béchir, des appels citoyens à être entendu. Les Nations unies, à ce titre, viennent de demander une enquête indépendante sur les nombreux cas d’exactions commis par les autorités soudanaises.

Qui, semble-t-il, plus que jamais, doivent passer la main. Depuis des années, le président est criblé de reproches et de casseroles. Crimes de guerre et contre l’humanité au Darfour, « massacre constitutionnel » – il compte vraisemblablement se représenter en 2020 alors qu’il n’en a pas le droit -, répressions à répétition qui ont fait plusieurs centaines de morts… Omar el-Béchir, qui bénéficie toujours de la conciliation de certains de ses homologues à l’international – dont l’Arabie saoudite -, doit écouter la grogne qui monte des rues. Et « démissionner ». Quant à Emmanuel Macron, le président français… Hors sujet.

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Crédits photo : Reuters/Mohamed Nureldin Abdallah