Emir du Qatar en France : une stratégie de coopération sur plusieurs fronts

La visite de l’émir Al-Thani est le moyen privilégié de s’adresser à un président français qui tente de maintenir son statut international et ses relations d’influence.

Qu’on se le dise d’emblée : la France est indéfectiblement liée à la région des pays du Golfe, tout comme le sont les Etats-Unis et la Russie désormais. Que cela concerne ses relations avec l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis ou le Qatar, la France a toujours historiquement privilégié des accords de coopération qui lui permettent d’avoir une place de choix dans le cœur géostratégique et énergétique du Moyen-Orient. Elle s’est toujours voulue médiatrice de par sa tradition en cas de conflit.

La visite de l’émir du Qatar à Paris pour rencontrer le président Emmanuel Macron ces jours-ci a pour objectif de consolider la relation avec Doha dans un contexte troublé depuis le 5 juin 2017 et la décision du blocus voulu par Riyad et Abou Dabi essentiellement. Mais la stratégie d’Al-Thani est indirectement de valider une stratégie de triple front de soutien lui permettant de s’assurer une sécurité optimale dans un concert mondial tendu. Depuis un an, le Qatar se bat ainsi pour sa seconde indépendance après celle de 1971. 

Premier champ : sa relation à la France

Depuis 1996, la coopération militaire entre le Qatar et la France n’a eu de cesse de croître : collaboration des forces de sécurité qataries avec la gendarmerie française, alternance de l’organisation du Salon mondial de la sécurité des États Milipol entre Doha et Paris inaugurés jusque 2015 par les plus hauts dirigeants des deux pays. En 2011, l’engagement à la fois des aviateurs français et qataris lors des opérations en Libye avait marqué une nouvelle étape entre les deux pays. Enfin, la signature le 4 mai 2015 du contrat portant sur l’achat de 24 avions Rafale venait renforcer encore les relations entre la France et le Qatar.

Si la France dispose d’une importante base à Djibouti, elle dispose aussi d’une base où stationnent près de 500 militaires français à Abou Dabi. Le 7 décembre 2017, Macron effectuait sa première visite en tant que président de la République au Qatar et se rendait sur place sur la base d’Al-Udeid, où stationnent plusieurs centaines de soldats français, parmi les Américains et les Anglais. Pourquoi une telle présence tricolore ? Dans le cadre des relations bilatérales entre les deux pays, la France s’est engagée à fournir tous les moyens pour défendre Doha en cas d’agression extérieure. En effet, l’Hexagone a fourni le gros des équipements militaires au Qatar, dispose de forces sur place, et dans le cadre d’accords s’est engagé à jouer le rôle de protecteur et de médiateur en cas de crise. 

Second champ : rejoindre le statut d’observateur à l’OTAN

Ce serait une nouvelle police d’assurance pour son indépendance. C’est le ministre de la Défense du Qatar lui-même, Khaled ben Mohammed al-Attiyah, qui l’annonçait en juin 2018. Loin des polémiques et de la crise, le pays signait de nouveaux contrats militaires avec Washington en mars 2018[1] et comptait bien intensifier ses exercices militaires conjoints avec les Etats-Unis[2]. D’ici 2022, le Qatar aura triplé ses capacités militaires aériennes. Quant à ses forces maritimes pour protéger ses frontières, le pays dispose essentiellement de bateaux vedettes légers, patrouilleurs, et intercepteurs.

Côté armée de terre, le Qatar dispose de 8 500 hommes[3], de 50 chars et 300 véhicules blindés. Si le pays n’est pas par nature un puissant allié militaire[4], il pourrait jouer indéniablement au sein de l’OTAN un rôle par sa tradition de médiation et son expérience en tant que force d’interposition dans la Corne de l’Afrique. Enfin, la base d’Al-Udeid pourrait également servir, à terme, de base à l’OTAN, mais aussi d’unité de commandement spécialisé. Accueillir ainsi des unités du traité de l’Atlantique Nord est l’une des meilleures garanties, pour Doha, contre une intervention étrangère de quelque nature que ce soit.

Champs d’influence parfois contradictoires

Malgré cet élan vers l’OTAN, le Qatar a récemment cherché aussi à se rapprocher de Moscou. Le ministre des Affaires étrangères russe, Segueï Lavrov, s’est même rendu à Doha en août 2017[5]. Depuis, et comme précisé à l’époque, de potentielles ventes d’armes pourraient survenir dans le cadre de cet accord. Doha est intéressée, pour sa propre protection, par le système de missiles russes ultramodernes S400. Provoquant l’ire de Ryad, qui ne peut supporter que le Qatar aille se fournir chez l’ennemi russe, Mohamed ben Salman a menacé Doha d’une intervention militaire en cas d’acquisition de ces puissantes armes, qui pourraient selon lui menacer son propre pays.

La visite de l’émir Al-Thani est donc bien le moyen privilégié de s’adresser à un Président français, qui tente coûte que coûte de maintenir son statut international et ses relations d’influence, qu’il a souhaité privilégiées avec Donald Trump et Vladimir Poutine. L’investissement personnel dans la résolution de la crise de Macron avec son émissaire spécial, Bertrand Besancenot, n’est bien sûr pas anodin. C’est aussi pour le Qatar un moyen de prouver qu’il sait très bien manœuvrer dans des champs d’influence parfois contradictoires et malgré la crise violente.