Mondiaux d’athlétisme de Doha : quand le climat menace les athlètes

Laurent Grélot revient sur la polémique suscitée par les conditions climatiques très défavorables des Mondiaux d’athlétisme de Doha.

Les championnats du monde d’athlétisme (IAAF) de Doha viennent [de se terminer] au Qatar, et certains athlètes concourant dans les longues épreuves hors stades que sont le marathon, le 20 km marche et le 50 km marche [n’ont pas caché] leur amertume. Ainsi, l’athlète français Yohan Diniz, spécialiste de la marche, [a estimé] que « l’on prend pour des cons les athlètes qui évolueront hors stade à Doha en les faisant courir dans une fournaise pas possible ».

Il est bien connu, sauf peut-être des dirigeants de l’IAAF, qu’il fait chaud dans les pays au climat désertique : le marathon féminin s’est déroulé sous une température ambiante et une humidité relative stables, respectivement de 32 °C et 74 % !

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Que le départ puisse [avoir été] donné dans ces conditions est une double absurdité. D’abord parce que dans de telles conditions météorologiques, les athlètes risquent clairement l’épuisement thermique, voire le coup de chaleur d’exercice. En effet, un humidex (indice utilisé pour intégrer les effets combinés de la chaleur et de l’humidité) de 46 est synonyme de danger ! Ensuite, parce que pour « minorer » ce danger, le départ a été donné en nocturne à 23 h 59, afin de bénéficier de l’absence de radiation infrarouge solaire. Or à cette heure tardive, le statut hormonal n’est clairement pas des plus favorables à une performance sportive, comme le montrent les résultats obtenus.

Mais comme le dit la chanson, « The show must go on ».

Une course qui restera dans les annales pour la faiblesse des résultats

Selon le Français Kevin Mayer, champion du monde du décathlon à Londres en 2017, le bilan sportif des Mondiaux d’athlétisme à Doha est « une catastrophe ». Le pire réside dans le taux d’abandon, qui a battu des records à ce niveau de compétition. Il a atteint 41 %, contre 11 % aux Championnats du monde de Londres en 2017 : 28 des 68 concurrentes n’ayant pu terminer l’épreuve ! De plus, le temps réalisé par l’athlète kenyane Ruth Chepngetich, nouvelle championne du monde, est de 2 h 32 min 43 sec. C’est 15 min 42 sec de plus que le temps du record du monde de Mary Jepkosgei Keitany, qui avait bouclé le marathon non mixte de Londres en 2 h 17 min 01 sec (soit 10,9 % de mieux que Chepngetich).

Les temps sur marathon sont difficilement comparables d’une épreuve à l’autre, puisque les parcours n’ont en commun que la distance (42,195 km), mais pas le dénivelé, ni la sinuosité du tracé. Pourtant, une simple analyse statistique des résultats des 17 marathons féminins préalablement courus en championnat du monde IAAF révèle la forte « pénibilité » de la course de Doha en 2019. C’est simplement le moins bon temps réalisé, le meilleur étant 2 h 20 min 57 sec, soit 11 min 46 sec de moins ! Le « chrono qatari » est plus lent de 05 min 31 sec que le temps moyen (2 h 27 min 12 sec) des 17 précédents championnats. Enfin, avec ce chrono, la nouvelle championne du monde aurait été classée 20e aux championnats du monde de Londres de 2017 !

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Ces mauvais résultats n’ont rien de surprenant. L’impact négatif d’une ambiance chaude et humide sur la performance en marathon est quantifié de longue date. Récemment, en analysant les résultats sur 10 années des 6 marathons majeurs, l’équipe de Jean‑François Toussaint a montré que la température ambiante idéale pour atteindre la plus grande vitesse de course, et donc la meilleure performance en marathon féminin, était de l’ordre 10 °C.

La course de Doha 2019 s’est tenue avec 22 °C de plus. Était-ce bien raisonnable ? Clairement, non !

Les conditions « extrêmes » de Doha faussent-elles la hiérarchie mondiale ?

Ruth Chepngetich, la championne du monde de Doha 2019, avait aussi remporté, le 25 janvier 2019, le marathon de Dubaï aux Émirats arabes unis, en 2 h 17 min 08 sec. Ce faisant, elle avait alors réalisé la 3e meilleure performance mondiale de l’histoire du marathon féminin, courant la distance en 15 min 35 sec de moins qu’à Doha !

Les conditions météorologiques bien plus favorables à Dubaï, avec une température de 18,5 °C et 86 % d’humidité relative, alors que le départ avait été donné à 6 h du matin, sont largement responsables de cette différence. On notera aussi que la championne du monde à Londres, en 2017, Rose Chelimo (en 2:27:11), termine seconde à Doha.

On le voit, les conditions météorologiques très défavorables du Qatar n’ont donc pas amené sur le podium de ces championnats du monde des marathoniennes aux performances modestes, qui auraient pu bénéficier de la dégradation des conditions de course. Et pour cause : pour ces athlètes, la baisse de rendement est encore plus marquée. Ainsi, la 40e et dernière coureuse classée à Doha (en 3 h 19 min 13 sec) a mis 39 min 52 sec de plus que la 40e classée aux championnats du monde de Londres 2017…

Cela confirme ce que les physiologistes savent déjà : « L’élévation de température ambiante dégrade plus fortement la performance des coureur·e·s moyen·ne·s que celle des meilleur·e·s ».

Réguler sa température ou alimenter ses muscles

Durant un marathon féminin, la vitesse de déplacement est de l’ordre de 18 km/h. La production thermique est très forte et la chaleur métabolique à dissiper très élevée. Dans ces conditions, la température centrale peut atteindre 41,9 °C  ! Pour limiter son élévation, la sudation est le mécanisme physiologique le plus efficace. À condition que la sueur arrivant sur la peau s’évapore, c’est-à-dire soit absorbée par l’air ambiant.

Or durant la course de Doha-2019, l’humidité relative fut si élevée (74 %) que la sueur des marathoniennes ruissela plus au sol qu’elle ne s’évapora de leur peau. Leur régulation thermique fut donc moins efficace. Pire, la température centrale augmentant alors plus vite, la sudation s’accéléra, et la déshydratation se développa elle aussi plus rapidement, un cercle vicieux se mettant alors en place…

Dans des conditions si « agressives », l’organisme des marathoniennes se retrouve confronté à un problème : le flux sanguin artériel doit apporter du dioxygène vers les muscles actifs, tandis que le flux sanguin cutané doit lui aussi être augmenté, pour préserver la température centrale en augmentant la sudation. Une compétition se met en place entre ces 2 besoins majeurs, celui de la performance motrice et celui de la régulation thermique centrale. Normalement, pour éviter une hyperthermie potentiellement fatale, le besoin de régulation thermique prime, ce qui explique l’effondrement de la performance, par abaissement du débit sanguin musculaire.

Mais un autre facteur, tout aussi important, est à prendre en compte dans l’effondrement de la performance motrice : le développement de la fatigue psychologique, lorsque la température centrale s’élève.

L’importance de la charge affective

Pour la grande majorité des sportif·ve·s entraîné·e·s, lorsque la température centrale atteint 39,5 à 40 °C, la pénibilité perçue de l’effort s’élève fortement. En réaction, les athlètes abaissent naturellement leur intensité d’exercice. Ce mécanisme de protection évite la survenue d’une défaillance brutale et potentiellement fatale lors d’un effort. La fatigue perçue doit à ce titre être envisagée comme un puissant système d’alerte et une « perfection sublime de notre machine », comme le soulignait Angelo Mosso en 1894. Elle nous conduit inconsciemment à une forme de « sagesse », ou d’épargne motrice.

Chez les marathonien·ne·s élites, la capacité à retarder les effets délétères des températures centrales élevées sur la performance est plus grande. C’est d’ailleurs l’une des clés de l’accès au très haut niveau sportif : les athlètes qui supportent la montée de température centrale sans baisser de rythme sont ceux qui ont le plus de chance de l’emporter. À ce niveau de compétition, la victoire se joue surtout sur la capacité à résister, physiquement et psychologiquement, à la montée de la température centrale et à la déshydratation, tout en conservant un tube digestif intègre capable d’assimiler les sucres nécessaires au métabolisme de course.

Marathoniennes et marathoniens analysent en continu la pénibilité de l’effort produit pour courir à une vitesse donnée (sensations désagréables : essoufflement, fatigue, douleurs, etc.) et le plaisir retiré (sensations agréables : sentiment de maîtrise et d’efficacité, domination de l’adversaire, projection de la victoire, etc.). On parle de « charge affective », laquelle se définit comme la pénibilité de l’effort à laquelle est retranchée le plaisir de l’effort. La vitesse adoptée dépend donc à tout instant d’un processus de régulation, fruit d’une « négociation interne » entre la perception de la pénibilité à un instant donné et le niveau attendu de fatigue.

Cette capacité à « négocier » est basée sur l’expérience acquise par l’entraînement et les courses antérieures. Or à Doha, la charge affective est rapidement devenue trop élevée pour toutes les coureuses. Victimes de sensations de suffocation dues à la chaleur extrême, elles n’ont eu d’autres choix que de ralentir, d’où les « mauvais chronos », ou de stopper leur effort, ce qui explique les 28 abandons.

L’acclimatement : une des clés de la réussite

Toutes les athlètes subissent « également » les conditions de course, mais certaines les supportent mieux que d’autres du fait de facteurs génétiques et environnementaux. L’acclimatement, en particulier, est déterminant.

Courir le marathon dans les conditions de Doha 2019 ne peut pas s’envisager sérieusement sans une préparation visant spécifiquement l’adaptation au stress thermique : sudation plus rapide, plus abondante, moins chargée en électrolytes, meilleure acceptation d’une charge affective élevée se traduisant par une tolérance psychologique accrue à la souffrance… Ce que confirme la victoire de Ruth Chepngetich, qui pour s’acclimater s’est régulièrement placée dans les difficiles conditions de course : « Je me suis entraînée en courant les après-midi quand le soleil était haut dans le ciel (de Doha) ».

En répétant les entraînements à la chaleur (tout en les allégeant au début), l’organisme s’adapte aux ambiances chaudes et humides en 5 à 10 jours. Cette adaptation n’est qu’éphémère, et s’estompe en 18 à 28 jours après l’arrêt de l’exposition au stress thermique. Dans ce contexte, les dangers associés aux troubles (déshydratation, crampes, épuisement, syncopes) et pathologie (coup de chaleur) induits par l’environnement chaud sont davantage à redouter durant la période d’acclimatement. Les coureuses sont alors souvent isolées, et leurs organismes ne sont pas encore adaptés.

Durant les courses hors stade elles-mêmes, le risque [était] moins grand car les interventions médicales [ont pu être plus] immédiates en cas de défaillance.

Se souvenir des leçons du passé

Il y a 35 ans à Los Angeles, Joan Benoit devenait la 1ʳᵉ championne olympique du marathon, sous une température ambiante variant de 32 à 26,6 °C.

Facétie de l’Histoire, la Suissesse Gabriela Andersen-Schiess, pourtant 37e de l’épreuve, est plus connue aujourd’hui que la championne olympique. Victime d’une déshydratation sévère et d’un épuisement thermique, elle a bouclé son dernier tour de piste en titubant (en 5 min 44 sec !). Sous les acclamations d’un public ému de son calvaire et admiratif de sa détermination, Gabriela offrait à la souffrance un visage.

Gabriela Andersen-Schiess lors des JO de Los Angeles en 1984.

Certes, le sport de haut niveau impose le dépassement de soi dans la « souffrance ». Mais pas jusqu’à la perte de son intégrité physique ou psychologique ! En 2019, la souffrance à Doha a été telle que très logiquement, des coureuses ayant été au bout du marathon de Doha 2019, comme Volha Mazuronak qui a terminé 5e en 2 h 36 min 21 sec, ont exprimé leur vive colère contre l’IAAF.

Elles n’ont pas tort : il est regrettable que l’IAAF n’ai pas eu le simple bon sens de délocaliser les courses hors stade vers un site plus tempéré, hors du Qatar…The Conversation

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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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