Le Liban, otage de la « guerre froide » entre Riyad et Téhéran

L’Arabie saoudite, dont le prince héritier, Mohamed ben Salman, procède à un grand lifting du pays, est soupçonnée d’avoir forcé le Premier ministre libanais à démissionner.

Depuis samedi dernier, le Liban n’a plus de Premier ministre. En voyage à Riyad, où il s’était rendu la veille sur convocation du prince héritier, Mohamed ben Salman, Saad Hariri a annoncé sa démission, moins d’un an après sa prise de fonctions. La raison officielle ? « L’ingérence » de l’Iran et de son bras armé, le Hezbollah, dans la vie politique libanaise, avec lequel son parti politique, le Courant du futur, avait pourtant conclu un accord de gouvernement. Officieusement, pourtant, d’aucuns affirment que l’Arabie saoudite, concurrente des Iraniens pour la suprématie régionale, est à la baguette.

Riyad a toujours exercé un poids important dans le mouvement de l’ex-Premier ministre, à majorité sunnite, et voyait sans doute d’un mauvais œil la participation du Hezbollah aux affaires politiques du pays du Cèdre. D’autant plus que, même s’il était personnellement en conflit avec le mouvement chiite, Saad Hariri venait de s’entretenir avec un haut diplomate iranien, Ali Akbar Velayati, conseiller du Guide suprême Ali Khamenei. Qui s’était félicité, au sortir de la réunion, des offensives anti-djihadistes menées cet été par le Liban et le Hezbollah, dressant des lauriers au camp pro-Iran. Ce qui a fortement déplu à Mohamed ben Salman.

« Acte de guerre »

Celui que l’on surnomme « MBS », bien décidé à verrouiller son futur pouvoir en interne – en embastillant toutes les voix discordantes, par exemple, comme lors de la purge historique de samedi dernier –, a donc prié M. Hariri de mettre un terme à sa politique d’ouverture. Ni plus ni moins une traduction de sa volonté de hausser le ton face à Téhéran. Le prince héritier « veut être à la fois le grand modernisateur autoritaire qui met à bas le système saoudien traditionnel, et le porte-étendard du volontarisme saoudien face à l’Iran » explique au Monde le politologue Stéphane Lacroix. Selon lui, « l’histoire s’accélère. Nous sommes peut-être à la veille d’une nouvelle guerre régionale. »

L’opposition entre les deux puissances ennemies du Moyen-Orient a connu une escalade de plus, lundi, après qu’un missile dirigé vers Riyad a été tiré par les rebelles houthistes depuis le Yémen. Les combattants, d’obédience zaïdite – une branche du chiisme –, sont opposés depuis plus de deux ans aux forces gouvernementales yéménites, soutenues par une coalition emmenée par l’Arabie saoudite. Pour les autorités saoudiennes, qui ont mentionné un « acte de guerre », pas de doute : c’est l’Iran, soutien affiché des Houthis, qui est à l’origine du tir de missile – finalement intercepté dans le ciel sans faire de dégâts.

Prisonnier des Saoudiens

Le différend entre les deux « blocs » – l’expression de « guerre froide » est parfois utilisée pour mentionner la rivalité entre Riyad et Téhéran – n’est donc pas près de s’estomper, comme en témoigne d’ailleurs la vive rancoeur de la presse saoudienne à l’égard de la République iranienne. Al-Makkah, le quotidien de La Mecque, affirmait aujourd’hui que « du missile iranien en passant par les assassinats renouvelés de policiers saoudiens [par des chiites dans l’est du pays], ainsi que par les attaques contre l’Arabie saoudite de la part de l’agent iranien au Liban qu’est Hassan Nasrallah […] tout indique que l’Iran est en train de devenir fou en voyant l’immensité des succès des réformes politiques et économiques saoudiennes. »

La démission de Saad Hariri, qui fragilise grandement le Liban – en plus de la politique, l’économie devrait en pâtir ; plusieurs contrats pétroliers et gaziers, en préparation, pourraient ne pas être signés –, risque de souffler sur les braises encore chaudes des tensions communautaires entre chiites et sunnites. Dimanche soir, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a appelé les Libanais au calme et à ne pas manifester. Une invitation louée par le président libanais, Michel Aoun (catholique), qui a également prévenu qu’il n’accepterait ou refuserait la démission de son Premier ministre qu’une fois celui-ci rentré. Car pour certains, ce dernier est retenu prisonnier par les Saoudiens – ce que réfute cependant l’entourage de M. Hariri.

Partages