L’Egypte et la Chine, ces très chers amis

En 2019, les investissements chinois en Egypte ont atteint pas moins de 10 milliards de dollars.

En Egypte, la date du 25 janvier 2020 a été cerclée de rouge par les autorités. Ce samedi-là, la Chine fête son Nouvel An, et Le Caire ne louperait cela pour rien au monde. Le 6 janvier, le Centre culturel chinois en Egypte annonçait d’ailleurs toute une série d’événements culturels pour célébrer ce jour particulier, dans différentes villes du pays. « Les activités du Festival du printemps chinois pour 2020 comprendront de nombreux éléments tels que des expériences culturelles, des sports de compétitions et des festivals traditionnels », a déclaré à cette occasion le conseiller culturel chinois en Egypte, Shi Yuewen, à l’agence de presse Xinhua.

Selon lui, ces événements de célébration aideront le peuple égyptien à « partager la joie du festival chinois et à ressentir l’harmonie entre les deux civilisations ». L’an dernier, déjà, le Centre culturel chinois avait organisé plus de 100 événements en Egypte, destinés à « stimuler la coopération culturelle sino-égyptienne ». Le cru 2020 devrait voir, entre autres, 8 manifestations majeures, du Caire à Alexandrie, pour célébrer le Nouvel An, entre le 11 janvier et le 16 février. Une « coopération mutuelle plus importante », note Xinhua, qui relève également que « cette année, il y aura plus d’événements culturels dans les villes égyptiennes ».

Pourquoi une telle recrudescence des partenariats ou manifestations entre les deux pays ? « Les échanges culturels se sont accrus depuis que la Chine et l’Egypte ont fait évoluer leurs relations vers un partenariat stratégique global en 2014, avec des artistes et des délégations culturelles et musicales, qui se rendent mutuellement visite », précise l’agence de presse. Grâce à ces activités, l’Egypte et la Chine espèrent renforcer leurs « liens d’amitié », améliorer leur compréhension mutuelle et accroître le « développement futur entre les peuples des deux pays », indique-t-elle également. Et entre les deux économies nationales ?

« Eldorado »

Derrière tout partenariat culturel se cachent bien souvent des idées un peu plus intéressées. Il ne fait plus de mystère que, pour Pékin, la région MENA (Middle East and North Africa) est devenue un bel eldorado, comme en témoignent les chiffres pour 2018. Cette année-là, la zone est devenue la deuxième dans laquelle investit la Chine, juste derrière l’Union européenne, avec 28,11 milliards de dollars. Une « progression spectaculaire », écrivait en mai 2019 dans Le Monde Sébastien Le Belzic, spécialiste de la « Chinafrique », dont a largement bénéficié l’Egypte – mais également les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

« En Egypte, c’est surtout la construction de la nouvelle et ambitieuse capitale qui concentre les investissements. Ce sont en effet les entreprises chinoises qui bâtissent cette ville nouvelle de plus de 6 000 hectares coûtant 58 milliards de dollars. […] Une zone économique spéciale autour du canal de Suez va compléter ce pharaonique projet sino-égyptien », selon Sébastien Le Belzic, spécialiste de la « Chinafrique ».

Depuis que l’Egypte a signé un prêt pluriannuel de 12,5 milliards de dollars avec le Fonds monétaire international (FMI) en 2016, « son gouvernement a consacré ses efforts à la mise en œuvre de vastes réformes économiques », rappelle le Tahrir Institute for Middle East Policy (TIMEP) dans une note sur le rôle de la Chine dans l’économie égyptienne. Parmi celles-ci, des mesures telles que la réduction des subventions, la réforme de la structure fiscale et la suppression des contrôles des changes, « ainsi que des efforts de grande envergure pour attirer les investissements étrangers. Dans ce contexte, la Chine a injecté entre 16 et 20 milliards de dollars dans l’économie égyptienne, sous forme de prêts, d’investissements et de projets de développement ».

Le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, et son homologue chinois, Xi Jinping, en avril 2019 à Pékin (photo prise sur le compte Facebook du porte-parole de la présidence égyptienne).

Les fonds chinois ont bénéficié, en majeure partie, aux secteurs de l’infrastructure, de l’énergie et des télécommunications, d’après le think tank basé à Washington. Et sont venus alimenter des projets tels que le développement de la zone économique du canal de Suez, le système de métro léger reliant la nouvelle capitale à des villes situées en dehors du Caire, ou encore les centrales solaires près d’Assouan (sud). « Grâce à ces initiatives, l’Egypte est devenue un élément stratégique de l’initiative chinoise relative aux ceintures et aux routes », notamment, et le quatrième plus grand bénéficiaire des investissements chinois en Afrique, surtout.

« Nouvelle route de la soie »

Résultat, en 2019, les investissements chinois en Egypte ont atteint pas moins de 10 milliards de dollars, tandis que le commerce bilatéral a dépassé les 15 milliards de dollars. Un « lien d’amitié » qui vaut bien quelques manifestations culturelles et des poignées de main. Ces 7 et 8 janvier, le conseiller d’Etat et ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, sur invitation de son homologue égyptien Sameh Shoukry, s’est ainsi rendu au Caire, en ouverture d’une tournée africaine. Une visite – la première depuis 2014 – « importante », selon l’ambassadeur chinois en Egypte, Liao Liqiang, qui reflète « le souci de développer des relations stratégiques ».

Les deux chefs de la diplomatie, entre autres sujets géopolitiques, devaient s’entretenir sur la coopération sino-égyptienne dans le cadre de l’initiative « Belt and Road » (BRI), ou « Nouvelle Route de la Soie », le grand œuvre de Pékin visant à connecter (commercialement surtout) la Chine au reste du monde. Le projet, débuté en 2013, englobe déjà plus de 150 pays et atteindra 1,3 milliard de milliards de dollars d’investissement d’ici 2027, comme le rappellent les organisateurs du « Belt and Road Summit 2020 », qui se tiendra à Dubaï (Emirats arabes unis) les 15 et 16 avril prochain. Le « premier du genre au Moyen-Orient » à réunir plus de 1 000 hauts fonctionnaires et chef d’entreprises, indiquent-ils.

La « Nouvelle route de la soie » de Pékin passe par le Moyen-Orient, et notamment par l'Egypte, avant de rejoindre l'Union européenne. En noir et bleu, les six corridors ; en orange, les pays membre de la BAII (banque asiatique pour les investissement pour les infrastructures).

Partenaires majeurs de la Chine, qui ne peut de toute manière pas se passer d’eux dans l’établissement de sa « nouvelle route de la soie », les Emirats, mais également l’Arabie saoudite, ont besoin des capitaux chinois pour faire repartir leurs économies atteintes par la chute des revenus pétroliers. C’est également le cas pour l’Egypte, dont la dette, qui a culminé à 102 % du PIB en 2017, s’élève désormais à 93 % de la richesse nationale, selon le TIMEP – dépassant ainsi la norme de 77 % établie par la Banque mondiale. Problème, relève le think tank américain, « en l’absence d’un plan de développement économique stratégique, il n’est pas certain que les secteurs dans lesquels la Chine a investi soient ceux qui feront progresser les intérêts économiques à long terme de l’Egypte ».

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