En Tunisie, remettons à l’ordre du jour la notion de responsabilité

Il est temps d’arrêter de refuser « l’embarras de l’échec » et d’assumer nos erreurs, estime Lotfi Saibi.

Le blâme parfume notre quotidien. Et pas seulement en politique : dans le monde des affaires, à l’école et même à la maison, entre époux par exemple. C’est un « pilier » de la scène politique, publique et privée. Mais lorsqu’une société s’embarque dans la culture du blâme, elle arrête d’apprendre « ensemble » ; elle n’identifie pas la vraie nature des obstacles auxquels elle est confrontée, ni la source de ces derniers. Tel est le cas pour un pays en transition, confronté à des défis de taille, comme la Tunisie.

Les exemples sont multiples et tellement courants, qu’on ne se rend même pas compte de l’ampleur du phénomène. Quand un enfant échoue à l’école, c’est le système scolaire que l’on tacle de tous les noms. Quand une relation personnelle s’enlise, c’est le partenaire qui en est responsable. Quand on perd son emploi, c’est au patron de porter le chapeau. Quand une entreprise fait faillite pour mauvaise gestion, c’est l’environnement économique que l’on maudit. Quand un politicien perd une élection, c’est l’adversaire qui a dû tricher. Etc.

En Tunisie, s’amuser à se renvoyer le « ballon du blâme » semble ainsi être une pratique socialement acceptable. C’est une contagion qui se répand de génération en génération, motivée par l’amplification des egos, refusant l’embarras de l’échec. 

« Ballon du blâme »

Un regard bref sur les archives des médias du pays, au cours des trois dernières années, nous permettra de définir « avec précision » ceux qui occupent le banc des accusés, responsables des différentes crises qu’a connues le pays. Verdict : les Américains, les Qataris et les Saoudiens, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, Moody’s et Standard & Poor’s… La liste peut s’étirer davantage. Ces derniers sont coupables de tous les maux du pays, y compris la situation financière et économique. Nos politiques, notre leadership et nos citoyens sont exempts de toute responsabilité ; nous sommes innocents de tout ce qui peut nous arriver. Ce sont toujours les autres « mauvais gens » qui doivent être maudits.

Durant 8 ans de « transition démocratique », les dirigeants politiques et les hauts fonctionnaires de l’Etat ont systématiquement refusé de prendre acte de leurs échecs. Jusqu’à présent, aucun chef de parti politique n’a volontairement pris la responsabilité d’une défaite électorale colossale et a démissionné. Aucun ministre n’a volontairement cédé son poste en assumant une défaillance de gouvernance. Pourtant, Dieu sait combien de ministères souffrent le martyre à cause d’une incompétence profonde de gestion.

Le « ballon du blâme » est devenu la stratégie en vogue de la politique tunisienne, peut-être parce que l’électorat n’est pas assez subtile pour entrevoir les manœuvres de ce jeu, ou pas assez informé pour pouvoir reconnaître les responsabilités et accuser les vrais coupables. Mais que ce soit par manque d’éveil ou manque de transparence,  jouer au « ballon du blâme » est désormais devenu une pratique socialement acceptable, et même médiatiquement souhaitable. En somme, plus la partie attisera « les applaudissements » de ceux qui la regardent, plus les partis politiques useront de ce jeu comme outil de politique politicienne, conduisant finalement à une démocratie tarée et une gouvernance délabrée.

Le pays vers l’abîme

Imaginons une seconde que l’opposition et ses députés aient mené une « vraie » campagne d’information et de communication directe avec leurs électeurs dès le 1er jour. Imaginons une seconde que la troïka ait eu recours à la technologie déjà en place pour communiquer sur le degré d’avancement des projets de développement régional, les dépenses du gouvernement ou encore le manque de liquidité. Imaginons une seconde que les informations sur la vraie nature des terroristes fussent disponibles pour le public immédiatement. Ne pensez-vous pas que cela nous aurait évité cet échange d’accusations ridicule, auquel se livrent pourtant nos politiques actuellement, et qui risque de traîner le pays vers l’abîme ?

Malheureusement, et malgré les cycles interminables de ce « jeu du blâme », il n’y a pratiquement aucune diligence pour atténuer l’ampleur du phénomène. Plus grave encore, il n’existe aucune preuve que l’électorat rejette ce show ennuyeux – il n’y a qu’à voir l’audimat des émissions de télévision épinglant l’opposition et la troïka. 

Il est clair que nous avons besoin d’une cure d’autocritique constructive ; nous avons besoin d’une prise de conscience générale, nous avons besoin d’une vraie transparence pour ce qui est de la gouvernance de l’État, ou encore du processus judiciaire. Mais par-dessus tout, nous avons besoin de remettre à l’ordre du jour la notion de la « responsabilité ».

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