« La cause palestinienne a toujours été centrale dans le monde arabe »

« Ce que propose Trump, c’est un renoncement aux revendications palestiniennes contre de l’argent » résume Agnès Levallois.

Le 28 janvier dernier, le président américain Donald Trump, accompagné du Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, a dévoilé son très attendu « plan du siècle » pour résoudre le conflit israélo-arabe. Qui, dans les faits, a bien plus électrisé les esprits qu’il ne les a calmés. Globalement, il valide toutes les prétentions israéliennes au détriment de la souveraineté palestinienne, en permettant par exemple à l’Etat hébreu d’annexer les colonies – illégales au regard du droit international. Mardi, le président contesté de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, doit se rendre aux Nations unies tandis que le Conseil de sécurité doit présenter un projet de résolution à la suite du plan Trump. Nous avons posé quelques questions sur le sujet à Agnès Levallois, consultante spécialiste du Moyen-Orient.

LMA : On présente un peu partout le plan de paix comme un véritable camouflet pour les Palestiniens. Or il n’y a pas eu tant de réactions que cela du côté de la population palestinienne. Comment expliquer cette différence ?

Agnès Levallois : Je pense que les Palestiniens sont encore secoués par cette annonce, à laquelle ils s’attendaient, certes. Ils savaient que le plan serait catastrophique pour leurs revendications. Mais il risque tout de même d’y avoir des réactions. On a vu ce qui s’est passé à Jérusalem [le 6 février, une attaque à la voiture bélier a fait 14 blessés]. On sent bien que la tension est là, elle ne s’exprime pas de façon massive mais je pense qu’il y aura des réactions, le temps pour les différents groupes de savoir quelle position adopter en réponse au plan.

Ces mêmes groupes ont bien accueilli la position de la Ligue arabe, qui a finalement condamné à l’unanimité la « vision » de Donald Trump, avec des propos clairs, en disant qu’il était hors de question d’accepter l’annexion proposée. Cela les a rassurés sur le fait qu’il n’y aura pas de volonté de la part des pays arabes de travailler avec les Américains sur le plan.

Vous mentionnez la réponse de la Ligue arabe, unanime. Cela veut-il dire que la cause palestinienne, qui avait pu paraître oubliée ces dernières années, est de nouveau centrale dans le monde arabe ?

Je crois que la cause palestinienne a toujours été centrale dans le monde arabe. Et quoi qu’on en dise, elle l’est encore : on le constate d’après les réactions de chacun ; tous les Etats de la Ligue arabe se sont sentis concernés par le plan américain. Même s’il ne faut pas accorder à cette réponse commune une importance considérable, puisque les Etats ont tout de même mis quatre jours à se réunir et se mettre d’accord.

En revanche, pour les nouveaux dirigeants arabes, comme Mohamed ben Salman en Arabie saoudite, la cause palestinienne apparaît moins centrale. Si son père, le roi Salman, n’était pas là, il aurait très bien pu approuver le plan de Donald Trump.

Simplement, je crois qu’un certain nombre de responsables du monde arabe ont réalisé que ce plan était extrêmement dangereux, qu’il mettait dans une difficulté extrême le roi de Jordanie, et donc que le risque de déstabilisation était tel qu’ils ont fini par reconnaître qu’ils ne pouvaient pas l’accepter, et encore moins le financer comme le voudrait Donald Trump. Ils ont mesuré le danger qu’il pouvait y avoir à présenter un front désuni face au plan, qui pourrait mettre par exemple en grande difficulté le royaume de Jordanie, en première ligne dans cette affaire.

Pourquoi cela ?

Dans le cadre du plan Trump, une chose est sûre : les Palestiniens n’ont plus rien à faire dans les territoires qu’ils habitent en ce moment. Pour les Israéliens et les Américains, on en revient à cette vieille idée que l’Etat palestinien, c’est en réalité la Jordanie. Si toutes les colonies étaient reconnues et annexées à l’Etat d’Israël, on le voit bien sur la carte proposée à l’intérieur du plan, la Palestine deviendrait un territoire morcelé, des bantoustans épars et non un territoire digne de ce nom. La tentation serait alors grande de dire aux Palestiniens d’aller en Jordanie – leur Etat naturel, encore une fois, selon la philosophie du plan américain. Et le royaume hachémite, qui est un petit territoire extrêmement fragilisé, où la moitié de la population est d’origine palestinienne, en provenance de Syrie ou d’Irak, ne pourrait pas supporter un afflux massif de Palestiniens.

Donald Trump propose d’investir 50 milliards de dollars sur 10 ans dans les territoires palestiniens. La Cisjordanie n’a-t-elle pas besoin de cette manne financière ?

D’abord, le président américain parle de 50 milliards de dollars, mais sans véritablement savoir d’où ils vont sortir, si ce n’est qu’il espère mettre à contribution les pays du golfe. Or ces derniers se sont associés à la condamnation du plan de paix par la Ligue arabe.

De manière plus fondamentale, ce que propose Trump, c’est un renoncement aux revendications palestiniennes contre de l’argent. En d’autres termes, il souhaite acheter les Palestiniens, grâce à un plan économique assez flou et même douteux, pas uniquement en ce qui concerne la nature des investissements. C’est là-dessus qu’il faut insister : le chef de l’Etat américain propose d’acheter la souveraineté palestinienne, ce qui reviendrait à mettre de côté toutes les questions existentielles palestiniennes, comme le droit au retour, la question des réfugiés, le statut de Jérusalem évidemment. Ce serait entériner toute revendication palestinienne au nom d’un libéralisme économique virtuel, sans aucune concrétisation envisagée.

La plan américain n’est finalement qu’une tentative supplémentaire de régler la question israélo-palestinienne. Que faudrait-il faire, selon vous, pour réellement débloquer la situation ?

Des élections. Cela fait des années qu’elles doivent avoir lieu en Palestine. Si la rupture entre le Hamas et l’OLP [Organisation de libération de la Palestine] n’a jamais permis qu’elles se tiennent, l’annonce du plan américain a au moins eu un effet positif pour les Palestiniens : la réunion de toutes les factions, Hamas et Fatah notamment, pour essayer de répondre d’une même voix aux Américains et aux Israéliens. Je crois que, désormais, la seule issue pour les Palestiniens serait que des élections aient lieu pour qu’une nouvelle direction, crédible, voie le jour.

Cela permettrait de sortir du cercle vicieux dans lequel se sont installés volontairement les Israéliens, qui répètent qu’il n’y a pas d’autorité palestinienne digne de ce nom, qu’ils ne peuvent travailler avec personne, ce qui laisse le champ libre à tous les excès accomplis par l’Etat hébreu et encouragés par les Américains. L’émergence d’une nouvelle direction, en Palestine, permettrait de leur couper l’herbe sous le pied, tout en invitant des parties extérieures, comme les Européens, accompagnés éventuellement par les pays arabes, à rentrer dans l’arène, pour rappeler la légitimité de la nouvelle entité dirigeante en Palestine et dire qu’il faut négocier avec elle et non sans elle.

Le leader de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, très critiqué par les Palestiniens eux-mêmes, est-il définitivement hors-jeu ?

Mahmoud Abbas est un vieux responsable, considéré par les Palestiniens comme en dehors du coup, qui ne parvient pas à contrôler la situation. Les Palestiniens sont en attente d’élections pour changer leur tête. Cela leur permettrait de montrer qu’ils ont engagé un processus, vont de l’avant, et de répondre à ce plan absurde qui ne peut rien donner. Aujourd’hui, face à une Autorité palestinienne déconsidérée et délégitimée auprès des Palestiniens, la seule chose qui permettrait de sortir de l’impasse, c’est une nouvelle direction palestinienne, qui pourrait faire entendre une voix nouvelle et légitime.

 

Propos recueillis par Stanislas Tain.

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