L’Algérie, en pleine(s) transition(s)

La transition économique, en Algérie, impérieuse nécessité, ne pourra se faire sans transition politique (et démocratique).

Un tiers des moins de 25 ans (45 % de la population en Algérie) au chômage. Une croissance très faible attendue en 2019 (entre 1 et 1,5 % du PIB). Un déficit public qui atteint à l’inverse des sommets (10 %). Des réserves de change qui ont fondu en quelques années (200 milliards de dollars en 2014 ; 75 millards de dollars aujourd’hui). Quels que soient les chiffres utilisés, depuis quelques années, le constat demeure implacable : l’économie algérienne va mal.

Humour et or noirs

Sauf qu’aujourd’hui, il se pourrait bien que le pays soit soumis « à un choc sans précédent depuis de longues décennies », expliquait TSA il y a quelques jours. « L’année 2019 pourrait [effectivement] bien être marquée par un test sévère qui va mettre à l’épreuve une économie et des entreprises déjà fragiles pour la plupart d’entre elles. » 

Certains secteurs, ainsi, connaissent de « graves difficultés ». Comme le BTP par exemple. Le 12 juin dernier, l’Association générale des entrepreneurs algériens (AGEA) adressait effectivement une lettre au Premier ministre, Noureddine Bedoui, au sujet de « la situation alarmante des entreprises ». En cause : les impayés de l’Etat et des entreprises publiques vis-à-vis de leurs partenaires privés…

Hormis les personnes morales, ce sont bel et bien les Algériens eux-mêmes qui souffrent de l’économie exsangue. En mars dernier, après qu’ont éclaté les premières manifestations contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, l’AFP avait braqué les projecteurs sur la « Cité des 500 logements », à une dizaine de kilomètres d’Alger. Où, « faute de logement et de travail, à 28 ans, Nasredine s’entasse avec 40 personnes de sa famille dans un trois pièces ». Et les nuits, précisait le jeune homme, ressemblent au milieu carcéral – qu’il connait bien -, « alignés les uns à côté des autres », sans intimité. Il a fait deux séjours, 8 mois au total, de prison, précise l’agence de presse, « pour s’être, comme de nombreux chômeurs, improvisé ‘‘parkingueur’’ ».

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En Algérie, où règne le bon mot et l’humour (noir) dans quelque situation que ce soit – Abdelaziz Bouteflika, impotent depuis 2013, n’était-il pas représenté par un cadre, au sens physique du terme ? -, on dit d’ailleurs ceci : même les meilleurs diplômes n’offrent pas la garantie d’avoir un emploi. Sauf si l’on cherche du côté… des hydrocarbures. Un paradoxe, quand on sait qu’à l’origine des maux économiques (mais pas que) du pays, l’ « or noir » est en bonne posture.

« Transition forte sur le plan économique »

Là aussi, la rengaine et les chiffres sont connus depuis longtemps. Piqûre de rappel : le pétrole, ce « quart de PIB », qui représente 95 % des exportations et 60 % du budget algériens (!), a permis à l’Algérie de se développer ces 50 dernières années. Mais en 10 ans, la production de brut a chuté, de 2 millions de barils/jour en 2007 à 1,5 million en 2017. Ce qui, en l’absence de la sacrosainte diversification économique (chère aux monarchies du Golfe), a vidé les caisses de l’Etat. Nostalgique d’un pétrole qui se vendait, début 2014, 110 dollars le baril, contre 30 à 40 dollars fin 2015.

Les autorités – ce qui revenait à dire, ces 20 dernières années, le « système » Bouteflika -, qui profitaient de la manne pétrolière pour « acheter la paix sociale », selon l’expression en vogue, ne le peuvent donc plus. Et s’il s’avère que les vagues de manifestation inédites qui émaillent l’Algérie depuis le 22 février dernier, sont en partie due à des facteurs économiques, ces autorités ne pourront s’en prendre qu’à elles-mêmes. Puisqu’en plus de n’avoir pas su développer d’autres pans de l’économie nationale – tourisme, comme leurs voisins, et agriculture par exemple -, elles ont adopté pas moins de trois lois relatives aux hydrocarbures en 10 ans. De quoi éroder la confiance des compagnies pétrolières, qui ont préféré investir dans d’autres pays plus « stables ».

Quoi qu’il en soit, la politique clientéliste made in le « système » n’a plus d’avenir en Algérie. D’une part, parce que les futurs gouvernants ne pourront plus compter sur la manne pétrolière pour s’offrir cette « paix sociale » – le pays, cette « bombe à retardement démographique », doit faire face à l’augmentation de sa propre demande. D’autre part, qui dit politique clientéliste dit monopolisation du pouvoir. Et de cette chose arriérée les Algériens ne veulent plus. Voilà ce qu’ils crient, depuis près de 4 mois, dans les rues du pays.

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De la transition démocratique qui fourmille, en ce moment, pourrait d’ailleurs renaître l’économie algérienne, comme le prophétisait El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie et vice-président de l’Université Paris Dauphine (France), en avril dernier :

« Si cette transition politique réussit, démocratiquement, pacifiquement, avec les aspirations de la population à une constituante et non une confiscation par l’armée, le pays est prêt à une transition économique forte. C’est ce que j’appelle la transition douce sur le plan politique, qui peut mener à une transition forte sur le plan économique ».