Syrie : Bruxelles doit parler aux Turcs et aux Russes

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09.03.2020

Bruxelles a tout intérêt à jouer la médiation entre Turcs et Russes si elle veut revenir sur le dossier syrien.

11 millions de personnes, dont 5 millions d’enfants, nécessitant une aide humanitaire dans le pays. Plus d’un demi-million d’enfants déplacés au cours des trois derniers mois, soit 6 000 par jour, dans la région d’Idlib (nord-ouest). 180 écoles fermées, détruites, endommagées ou simplement utilisées comme abris pour les familles déplacées. Une augmentation de 120 % du prix des denrées alimentaires depuis l’année dernière. Les chiffres qui intéressent la Syrie, en ce moment, disent à peu près tous la même chose : le pays traverse actuellement l’une des plus graves crises humanitaires du moment.

Celle-ci a des répercutions à l’extérieur des frontières syriennes. La Turquie, notamment, accueille sur son territoire quelque 4 millions de réfugiés, dont les trois quarts environ sont des Syriens. Ankara, qui affrontent en ce moment à Idlib l’armée syrienne, en soutien des combattants rebelles et djihadistes retranchés dans la dernière poche de résistance du pays, risque de voir affluer des milliers d’autres personnes déplacées en raison des affrontements. Raison pour laquelle elle a décidé d’ouvrir ses frontières avec l’Europe et de conduire elle-même les réfugiés vers cet eldorado… qui n’en est pas un.

« Abandonnés à leur sort »

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), de nombreux migrants demeurent privés de nourriture à la frontière entre la Turquie et la Grèce ainsi que la Bulgarie. Beaucoup d’entre eux dorment dehors dans des conditions hivernales plus que difficiles. En Grèce, les équipes du Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) ont signalé l’arrivée de quelque 1 200 personnes entre le 1er mars et le lendemain matin, dans les îles de l’est de la mer Egée (Lesbos, Chios, Samos). Un chiffre supérieur aux statistiques quotidiennes récentes, qui agace de plus en plus les populations locales.

Face à cette crise humanitaire multifacettes, l’OIM et le HCR ont appelé les Etats membres de l’Union européenne (UE) à soutenir la Turquie et la Grèce, sous pression. « La Grèce, ainsi que les autres Etats situés à la frontière extérieure de l’UE, ne doivent pas être abandonnés à leur sort. Des ressources, des capacités et une solidarité sans faille de la part de l’Europe sont nécessaires pour renforcer les efforts de la Grèce face à cette situation », a estimé la semaine dernière le HCR. Tandis que pour l’OIM, des efforts supplémentaires sont nécessaires afin de « partager les responsabilités » en matière d’aide.

Certaines voix, comme celle de François Hollande, l’ancien chef de l’Etat français, se sont élevées pour appeler Bruxelles à sanctionner conjointement Ankara et Moscou. Il n’y a pas de raison, après tout, pour que les deux acteurs majeurs, aujourd’hui, du conflit en Syrie, ne se voient pas sanctionner pour la crise humanitaire qu’ils ont entraîné. Drôle de partage des responsabilités. En réalité inefficace. Si ces mêmes voix estiment, sans doute à juste titre, qu’ainsi l’UE retrouverait une place centrale dans le dossier syrien, elles oublient que Turcs comme Russes balaient en général d’un revers de manche tout mécanisme de sanctions.

Maintenir la parole 

Il ne servirait à rien de diminuer, voire de couper l’aide promise à la Turquie en vertu de l’accord sur l’immigration de 2016, à travers lequel Ankara s’engageait à retenir les migrants sur son sol. Tout comme remettre des restrictions à la délivrance de visas attribués aux Turcs pour entrer dans l’espace Schengen ne ferait guère avancer les choses. L’histoire nous apprend que montrer les crocs avec des responsables politiques mieux entraînés à ce petit jeu-là est, au mieux, inutile, au pire risqué. Tout comme accuser sans cesse la Turquie de « chantage aux migrants » : les mots demeurent sans poids.

Les maux, en revanche, ont une importance. C’est à leur guérison que devrait plutôt s’employer l’UE. Certains estiment que Bruxelles s’est tue trop longtemps sur la Syrie ? La diplomatie (introuvable) européenne a là une occasion de revenir dans la partie. Directement à la source, non en vilipendant les responsables du drame humanitaire qui se joue actuellement entre la Syrie et la Turquie, jusqu’aux confins de l’Europe, mais en usant intelligemment de la parole, pour faire entendre raison aux Turcs et aux Russes, qui doivent absolument maintenir le verbe entre eux. De peur de voir la situation dégénérer.

L’UE, de plus, assumerait son rôle de puissance mondiale en venait en aide aux réfugiés massés le long de la frontière grecque et bulgare. Surtout que l’OIM a affirmé qu’elle soutiendrait tous les gouvernements concernés en garantissant les besoins immédiats aux migrants et en réduisant les vulnérabilités. Malgré le froid hivernal, pour rappel, quelque 13 000 migrants au moins sont massés à la frontière avec la Turquie. Et des heurts éclatent régulièrement entre les policiers grecs et les personnes désirant entrer sur le territoire européen.

Lire aussi : Comprendre la politique d’accueil turque à l’égard des réfugiés syriens

 

Crédits photo : Les ministres de l’Intérieur grec Georgios Koumoutsakos et français Christophe Castaner le 4 mars 2020 à Bruxelles. Kenzo TRIBOUILLARD/AFP

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