Tensions dans le Golfe : quel rôle pour l’émirat du Qatar ?

Victor Valentini analyse la politique étrangère du Qatar à l’aune des tensions américano-iraniennes notamment.

Le Qatar s’efforce, depuis maintenant deux ans, de résister et de survivre aux turbulences de la région du Golfe. Aujourd’hui ses voisins, ses partenaires et ses alliés semblent vouloir s’affronter en dehors du terrain politique. Malgré quelques timides initiatives de rapprochement, l’Arabie Saoudite et ses alliés maintiennent le blocus économique et diplomatique sur l’émirat. L’Iran et les États-Unis semblent plus près que jamais à entamer une nouvelle aventure guerrière dans la zone. Face à cette situation, le Qatar craint pour sa sécurité, notamment en devenant une victime collatérale d’un affrontement entre Washington et Téhéran. Mais malgré les apparences, Doha peut tirer profit de cette séquence difficile en renouvelant avec les vieilles méthodes qui ont fait jadis le succès de sa politique étrangère. 

Un contexte défavorable 

L’escalade des tensions contre l’Iran favorise la déstabilisation de toute la région. Ni les appels au dialogue de Londres et Berlin, ni la tentative de médiation de Paris ne semblent pouvoir inverser cette tendance. La Russie et la Chine, de leur côté, réagissent avec prudence, mais suivent avec attention les évolutions dans cette zone hautement stratégique du détroit d’Ormuz. Dès lors, le Qatar, encore plus préoccupé que d’autres par la situation en raison de sa position géographique, souhaite réagir vite. Mais la faiblesse de ses moyens dans une opposition entre géants d’une part, et les récentes tensions de son pays avec l’administration de Donald Trump, d’autre part, viennent considérablement compliquer la tâche du micro-État. 

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Ayant établi un lien privilégié avec les États-Unis (ceux-ci ont stationné à Al Oudeid leur plus grande base aérienne), Doha ménage également ses relations avec Téhéran car les deux États partagent l’exploitation du champ gazier North Dome (nommé South Pars côté iranien). La posture est délicate : les voisins du Qatar l’accusent d’être un agent de la République islamique et de participer aux plans de déstabilisation du monde sunnite. L’argument a d’ailleurs forgé la méfiance de Washington à l’égard de son allié en mai 2017 : Donald Trump fustige la politique du Qatar et l’accuse de soutenir le terrorisme. Une séquence traumatisante pour le jeune Émir Tamim Al Thani qui voit ses voisins, et principales menaces, sauter sur l’occasion et imposer un blocus sur son pays. 

Le Qatar se doit de faire l’inventaire de ses intérêts stratégiques dans la région. La question palestinienne reste dès lors l’objet d’un débat : si Doha fut un allié traditionnel du Hamas dans la bande de Gaza, il est contraint de revoir sa position sous peine d’être hors-jeu diplomatiquement. Le 7 juin 2019, 480 millions de dollars d’aide sont alors alloués aux territoires palestiniens dont 300 millions à l’Autorité palestinienne concurrente du Hamas. Dans le même temps, des ajustements sur les dossiers syriens et libyens doivent être apportés, les relations avec la Turquie et la Russie ont à être repensées, celles avec l’Union européenne et les États-Unis réinventées, tout cela, si le Qatar tient à préserver son indépendance et garantir sa survie. 

La tentation de renouer avec les vieilles méthodes 

La nouvelle donne politique dans la région impose à l’Émirat un changement de cap. La lune de miel entre le prince d’Arabie saoudite Mohammed ben Salman et Donald Trump est entachée par les méthodes du Saoudien à l’extérieur —Yémen— comme à l’intérieur de son territoire — Khashoggi. « La stratégie du choc » employée par les américains en Iran pousse les autres acteurs internationaux à prendre position, ce qui n’est pas sans conséquence sur les équilibres de la région. Dès lors, comment Doha peut se réinventer un rôle ? L’équipe de l’Émir Tamim ben 

Hamad Al Thani table sur un retour aux méthodes traditionnelles de la diplomatie qatarie : jouer des rivalités entre les plus grandes puissances pour en tirer un avantage stratégique et mobiliser ses moyens financiers pour se rendre inévitable. 

Cette méthode (mise en œuvre par le père de l’émir, Hamad Ben Khalifa Al Thani entre 1995 et 2013) efficace en son temps, peut-elle s’appliquer à la nouvelle carte politique du Moyen-Orient ? Le dialogue avec tous, on l’a vu avec la visite de l’émir Al Thani à Pékin en ce début d’année, comme d’ailleurs à Moscou, Ankara et dernièrement Washington, consiste à faire valoir la flexibilité du micro-État qatari comme un atout aux yeux des grandes puissances. Plébiscité par le secrétaire d’État américain, Mike Pompéo, le dialogue entamé à Doha entre les talibans et les États-Unis en vue d’un retrait des troupes américaines en Afghanistan, a, en ce sens, contribué à réanimer la relation USA-Qatar. 

Pour peser davantage, le Qatar mise aussi sur son capital financier : investissant successivement dans sa diplomatie économique et sur le rayonnement de son image à l’international. Mais est-ce une stratégie payante ? Dans l’environnement stratégique immédiat, on a vu à quel point il était difficile d’instaurer un climat propice aux échanges. Cela change naturellement la donne, même si le Qatar a étendu le cercle de ses partenaires économiques ces vingt dernières années ; près de 90 % des produits de première nécessité sont importés depuis les terres de ses voisins immédiats (Arabie Saoudite ; Emirats arabes unis).

Doha tente de reprendre l’initiative, car le défi de la sécurité alimentaire est un enjeu national de premier plan : il associe le fonds souverain qatari, généreusement doté d’un milliard de dollars, pour investir les terres arables d’Australie, d’Afrique de l’Est, du Brésil, ou encore la Turquie. Dans le même temps, assailli d’accusations de corruption, l’image donnée par la diplomatie sportive de l’émirat se dégrade à longueur de journaux. Cela complique la mise en œuvre de la stratégie de visibilité sportive de l’émirat, à commencer par l’organisation de la Coupe du Monde 2022, où beaucoup dans la région s’attendent à ce que le Qatar trébuche et y perde sa crédibilité. 

Doha a décidé de tirer profit des hésitations américaines pour renforcer sa position dans la région. Il fait à la fois le pari d’un retour aux sources de la diplomatie des micro-Etats rentiers (médiations ; investissements) et celui d’un ajustement de ses alliances prenant, par exemple, ses distances avec la confrérie des Frères musulmans dans la région. Mais cela va-t-il être payant ? Les résultats sont incertains dans la mesure où le poids politique du Qatar est largement symbolique face au rapport de force entre les grandes puissances, qui s’exerce dans la zone. S’il cherche à exister au sein de ce concert, allant même jusqu’à proposer sa médiation dans le conflit USA-Iran (rejeté), c’est que le Qatar veut survivre. Ici encore, la volonté de résilience de Doha doit être comprise à la lumière de sa stratégie globale : chercher à tout prix à conjurer son sort de micro-Etat. 

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