Agnès Levallois : « On est dans une impasse dramatique pour les Palestiniens »

Agnès Levallois, consultante et spécialiste du Moyen-Orient, revient pour « Le Monde arabe » sur le conflit israélo-palestinien.

Selon le Bureau des Nations unies pour les affaires humanitaires (OCHA), l’année 2018 a connu un niveau de violences inédit de la part des colons à l’encontre des Palestiniens. 295 d’entre eux ont été tués par les forces armées israéliennes, en Cisjordanie ou à Gaza, et près de 30 000 blessés. En marge, notamment, des manifestations pour le « droit au retour » dans les territoires occupés, alors que les Palestiniens commémoraient en mai dernier les 70 ans de la Nakba (« catastrophe » en arabe). Bien confortés par un Donald Trump ouvertement pro-israélien, les colons connaissent un « sentiment d’impunité » total, selon Agnès Levallois, spécialiste du Moyen-Orient.

LMA : Le départ des Américains du Moyen-Orient peut-il entraîner un infléchissement de la politique expansionniste israélienne ?

AL : Je n’y crois pas un instant. Bien au contraire. La relation entre Nétanyahou et Trump étant ce qu’elle est – à savoir : une excellente relation où le second accorde tout ce que désire le premier -, toutes les déclarations et mesures prises par Washington vont dans un seul sens. Et cherchent à donner satisfaction aux revendications territoriales israéliennes. L’affaire de l’ambassade [américaine déplacée de Tel-Aviv à Jérusalem en mai 2018, ndlr] résumant à elle seule la nature de cette relation. Aujourd’hui, c’est clairement le lobby des colons qui a les faveurs du président américain. Dont la volonté de se retirer du Moyen-Orient ne concerne en rien la relation avec Israël, qui bien au contraire n’en sera que plus renforcé.

Sauf que le retrait des troupes américaines de Syrie peut servir les intérêts iraniens, au détriment d’Israël…

Il y a effectivement une contradiction dans la démarche de Donald Trump, qui n’a sans doute pas étudié tous les tenants et aboutissants de la question… Il fait d’ailleurs un peu marche arrière aujourd’hui. Est-ce parce que Nétanyahou a tiré la sonnette d’alarme ? Ce n’est pas à exclure. Mais retrait ou non des Américains du Moyen-Orient, rien ne changera entre Israël et les Etats-Unis. Tel-Aviv continuera d’avancer ses pions, tout simplement car les Palestiniens n’existent pas pour les Américains.

Y a-t-il quelqu’un qui s’intéresse encore à la question palestinienne ?

Certains pays continuent de s’y intéresser. Mais tant que le système du veto perdurera, au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, aucune avancée ne semble possible. Même dans les négociations entre Russes et Américains, le veto bloque tous les dossiers dans la région, comme en Syrie par exemple. Le Conseil de sécurité est paralysé par le veto. Et tant qu’on ne remettra pas en cause ce système, je ne vois pas comment les choses pourraient bouger. On ne pourra qu’assister impuissants aux événements.

A vous entendre on dirait qu’il y a une sorte de fatalité qui règne au-dessus du dossier palestinien…

Je ne parlerais pas de fatalité, qui laisserait entendre qu’on ne peut rien faire. Or l’Europe, avec la volonté politique adéquate, pourrait agir. Si elle souhaitait influer sur le dossier palestinien, elle pourrait le faire, car la coopération économique et scientifique avec Israël est très importante. Elle pourrait également s’entendre avec les Russes, pourquoi pas, et prendre des mesures. Mais pour l’instant, personne ne le fait. On en revient toujours à la même question : y a-t-il une réelle volonté politique de faire quelque chose ? Aujourd’hui la réponse est non. Elle n’existe pas.

Pensez-vous que la solution à deux Etats soit toujours possible aujourd’hui ?

J’ai l’impression que cette solution ne veut plus rien dire. On attend toujours le « plan du siècle » de Trump, qui risque d’être une catastrophe plus grande encore pour les Palestiniens. Et le comportement des colons n’a jamais été aussi violent à leur égard. C’est quelque d’assez nouveau. Avant, il pouvait y avoir des accidents. Aujourd’hui, il y a un tel sentiment d’impunité de la part des Israéliens qu’il y a, à l’inverse, une vraie peur chez les Palestiniens.

Comment expliquer que le sentiment d’impunité n’a jamais été aussi grand chez les colons ?

Le gouvernement israélien est dirigé par le lobby des colons et de l’extrême droite, lui-même soutenu par les Etats-Unis. Quoi que les colons fassent, il n’y aura jamais désapprobation du côté de Washington. Quant à Nétanyahou, affaibli par ses problèmes juridiques, est obligé de donner des gages à la frange la plus extrême de son parti, pour essayer de se maintenir. Ce sont malheureusement des calculs de pure politique intérieure qui se font sur le dos des Palestiniens. On est actuellement dans une impasse qui n’a jamais été aussi dramatique pour les Palestiniens.

 

Propos recueillis par Stanislas Tain

Agnès Levallois est consultante, diplômée de l’Institut des langues et civilisations orientales et titulaire d’un DEA de l’IEP de Paris sur le monde arabe contemporain.