Egypte : Abdel Fattah al-Sissi entre en campagne

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10.02.2018

Le président égyptien a déclenché hier l’opération antiterroriste « Sinaï 2018 ».

« Puissantes ». C’est la manière dont l’armée égyptienne a qualifié, samedi, les frappes aériennes qui ont eu lieu dans la région du Sinaï, cette nuit, alors que le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, a lancé hier une vaste campagne anti-djihadiste. « Les forces aériennes ont poursuivi dans la nuit la mise en œuvre de frappes aériennes ciblées contre des rassemblements et foyers terroristes » a effectivement annoncé le porte-parole des forces armées égyptiennes, Tamer el-Refaï.

Dispositif sécuritaire

Baptisée « Sinaï 2018 », l’opération mobilise notamment l’aviation et la marine, dans le Sinaï – où la branche locale du groupe Etat islamique (EI) sévit régulièrement -, mais aussi dans des régions du delta du Nil (nord) et dans le désert occidental, frontalier de la Libye. Une sécurisation des frontières dont le but est d’« empêcher toute tentative d’infiltration » indique le communiqué, qui mentionne également des raids terrestres menés « dans différents axes à l’intérieur des villes du nord et de l’ouest du Sinaï ».

Depuis la destitution par l’armée, en 2013, du président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, les forces égyptiennes affrontent régulièrement dans cette région désertique des groupes extrémistes, dont Daech (acronyme arabe de l’EI), qui s’attaquent la plupart du temps aux minorités religieuses. En avril dernier, le dispositif sécuritaire égyptien, que certains jugent largement inefficace, avait été remis en cause après un double attentat contre deux églises coptes.

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« Politique de la terre brûlée »

A un mois et demi d’une élection présidentielle au suspens quasi-inexistant, Abdel Fattah al-Sissi, seul candidat sérieux au scrutin du 26 mars, veut démontrer qu’il prend à bras-le-corps le problème du terrorisme en Egypte. Fin novembre, il avait donné trois mois à son chef d’état-major et son ministre de l’Intérieur pour rétablir la sécurité et la stabilité au Sinaï ; un ultimatum intervenu après l’attaque d’une mosquée soufie, dans le Nord-Sinaï, qui avait fait plus de 300 morts.

Cet attentat, d’après Mona Eltahawy, contributrice au New York Times et spécialiste du Moyen-Orient, avait été « un rappel sanglant de l’échec tragique des gouvernements égyptiens successifs à éteindre une insurrection tenace, malgré des tentatives brutalement répressives pour y parvenir. » Sous couvert de lutte antiterroriste, il n’est effectivement pas rare que les forces armées s’adonnent à « des arrestations massives, des ordres de fusillade, des tortures et une politique de la terre brûlée » selon Mme Eltahawy.

Mortes sous la torture

Une politique de l’excès que les Egyptiens connaissent bien. « Le gouvernement égyptien, qui détient des dizaines de milliers de prisonniers politiques, semble déterminé à museler toutes les voix dissonantes » écrivait il y a quelques jours un correspondant de Middle East Eye, dont l’identité, pour des raisons de sécurité, est tenue secrète. « Les autorités égyptiennes semblent plus soucieuses de réprimer la dissidence politique que de combattre les groupes armés meurtriers » selon lui, faisant référence à la lutte antiterroriste du pays qui patine.

D’après l’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch (HRW), les forces de police usent d’ailleurs régulièrement de la torture – électrocutions, coups de poing et barre de fer, viols, etc. – quand il s’agit d’interroger certains dissidents présumés. Selon la Commission égyptienne pour les droits et les libertés (ECRF), une ONG locale, plus de 40 personnes sont ainsi mortes sous la torture pendant leur détentions entre août 2013 et décembre 2016.

Etroite coopération

Alors qu’Abdel Fattah al-Sissi était en visite en France, en octobre dernier, Bénédicte Jeannerod, directrice France de HRW, indiquait à France Info que la situation des droits humains, en Egypte, connaissait « sa pire crise depuis des décennies », évoquant même un cas de « crime contre l’humanité ». Selon elle, « tous les pans de la société civile sont touchés », de l’opposition politique aux ONG – « dont l’activité est criminalisée » -, en passant par « des personnes gays et lesbiennes qui sont arrêtées, traduites en justice et condamnées à des peines de prison. »

Paradoxalement, tandis que beaucoup subissent le tour de vis sécuritaire du régime, celui-ci affiche une volonté claire de rassemblement, derrière un objectif commun : la stabilité du pays. Après l’entrée en campagne militaire contre les djihadistes, hier, Tamer el-Refaï a effectivement appelé « le peuple égyptien dans toutes les régions du pays à coopérer étroitement avec les forces de l’ordre pour lutter contre le terrorisme [et] le déraciner ». Pas sûr, toutefois, que les Egyptiens y mettent du leur.

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Stanislas Tain

Rédacteur en chef