La crise sans fin de l’enseignement supérieur tunisien

Le dialogue social, dans l’enseignement supérieur tunisien, est suspendu et peu de solutions ont été apportées à la crise en cours.

Depuis le 25 mars dernier, au moins 140 enseignants-chercheurs tunisiens passent leurs jours et nuits devant le siège du ministère de l’Enseignement supérieur. Sur les photos et vidéos partagées sur les réseaux sociaux, on les voit sous des escaliers extérieurs, en plein air, dans des conditions climatiques et sanitaires difficiles. Mais prêts à tout, visiblement, pour faire plier leur tutelle. Leur syndicat, l’Union des enseignants universitaires et chercheurs tunisiens (IJABA), exige l’annulation du gel de leur salaire par le gouvernement, inconstitutionnel et inhumain selon lui, décidé en réponse à l’issue d’un mouvement de grève déclenché il y a plus d’un an maintenant.

Docteurs au chômage

C’est effectivement en janvier 2018 que des mouvements de protestation, au sein de l’enseignement supérieur tunisien, ont commencé à émerger. Organisés sous l’égide de l’IJABA, ils revendiquaient alors l’application de l’échelle salariale pour la rémunération des fonctionnaires de l’Etat, ainsi que la rétribution maximum pour les détenteurs du plus haut diplôme de l’Etat (le doctorat). Une grève « administrative » a même débuté, chapeauté par ce syndicat, qui invitait alors les professeurs à ne pas remettre à l’administration les sujets d’examens ni les notes. Tout en continuant à assurer leurs fonctions d’enseignement, de recherche et autre direction de soutenance.

Ce mouvement a duré 5 mois et 5 jours, pour s’achever le 7 juin 2018 avec la signature d’un accord avec le ministère de l’Enseignement supérieur tunisien, à travers lequel il s’est engagé à travailler sur la révision des statuts des enseignants-chercheurs et des incidences financières des nouveaux grades. Ainsi qu’à l’élaboration du décret correspondant avant le 31 décembre 2018. Le texte prévoyait également d’augmenter le budget de la recherche scientifique dans le budget de l’Etat à partir de 2019, et d’ouvrir des postes aux docteurs au chômage.

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Sauf qu’à la suite du non-respect par le gouvernement des termes de l’accord du 7 juin, l’IJABA a décidé, le 7 novembre 2018, d’entamer une série de mouvements de protestation dans les établissements universitaires, en portant un brassard rouge et en déclarant une grève périodique de trois jours sur deux semaines consécutives. Le 2 décembre, le syndicat de déclarer que les professeurs ne soumettraient pas les sujets d’examen du premier semestre. Ce à quoi le ministère de tutelle a répondu en annonçant le gel des salaires des enseignants grévistes à partir du mois de mars 2019.

« C’est absolument inadmissible »

Ces derniers ont donc décidé de hausser le ton, lundi 25 mars dernier, en organisant un rassemblement protestataire devant le siège du ministère de l’Enseignement supérieur, suivi d’un sit-in. La journée de protestation avait été annoncée dans un communiqué de l’IJABA, dans lequel le syndicat rejetait également l’invitation du ministère à une séance de négociations le 27 mars suivant, toujours à cause du gel du salaire des professeurs en grève. Légitimes, selon Najmeddine Jouida, coordinateur général de l’IJABA, qui a déclaré :

« Lancé depuis le 25 mars dernier, notre sit-in se poursuivra à l’intérieur du ministère de l’Enseignement supérieur tant que la décision abusive et illégale de gel des salaires des enseignants universitaires [ne sera pas] suspendue. Le ministère pouvait geler au moins une partie du salaire, mais il a décidé d’aller plus loin en privant les enseignants universitaires de tous leurs droits, y compris leur assurance maladie, ce qui est complètement illégal ».

Najmeddine Jouida a signalé qu’environ 200 policiers ont tenté, jeudi 4 avril, de suspendre par la force le sit-in des enseignants universitaires, qui ont tout de même tenu à poursuivre leur mouvement de protestation. Pour rappel, le syndicat des universitaires a d’ores et déjà porté plainte contre le chef du gouvernement, Youssef Chahed, et le ministre de l’Enseignement supérieur, Slim Khalbous, pour transgression de la constitution et de diverses conventions internationales regardant les droits humains.

Contacté par l’agence Tunis Afrique Presse (TAP), Driss Sayah, conseiller auprès du ministre de l’Enseignement supérieur, a souligné que si aucune solution n’était trouvée d’ici la fin du mois d’avril, le ministère serait obligé de recourir aux solutions alternatives pédagogiques et légales. Et ce après concertation avec le conseil des universités et les instances élues, afin de préserver les droits des étudiants. « Dans certains établissements d’enseignement supérieur, il existe des étudiants qui n’ont passé aucun examen depuis le début de l’année et c’est absolument inadmissible », a-t-il avancé.

Ligue tunisienne des droits de l’Homme

Selon M. Sayah, environ 700 enseignants sont actuellement en grève, soit moins de 5 % du total du corps enseignant. Et quelque 70 institutions supérieures et 10 % des étudiants sont impactés par ces mouvements de protestation. Le conseiller ministériel de souligner par ailleurs que le dialogue reste la meilleure solution pour sortir de la crise et terminer l’année universitaire dans de bonnes conditions. Aussi a-t-il indiqué que le ministère avait reçu, mercredi 3 avril, la commission de l’éducation du Parlement, qui s’est proposée pour devenir médiateur dans cette crise.

« Les députés ont approuvé les propositions du ministère qui appelle IJABA à reprendre le dialogue et à établir un calendrier des examens du premier semestre, même si c’est à partir de la fin du mois d’avril, en contrepartie du versement des salaires gelés des enseignants universitaires, mais IJABA a refusé cette proposition », a fait savoir Driss Sayah, conseiller auprès du ministre de l’Enseignement supérieur.

Selon ce dernier, le gel des salaires résulte du travail non accompli et après de longs mois de patience, puisque ces enseignants ont boycotté les examens depuis le début de l’année. S’agissant de l’assurance maladie, M. Sayah a souligné qu’en coordination avec le ministère des Affaires sociales, cette problématique serait régularisée sous peu et les enseignants universitaires pourront utiliser normalement leurs carnets de soin. D’après lui, le ministère a également proposé la reprise des négociations et le démarrage de l’accord du 7 juin 2018 sur le nouveaux statuts et rémunérations des enseignants.

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Il convient de noter que, dans cette crise qui oppose le corps professoral au gouvernement, des rapports émanant de conseils scientifiques de plusieurs établissements universitaires ont été émis pour exprimer une certaine solidarité avec les enseignants privés de leurs traitements. Accusant par-là même le ministère d’attiser le différend plutôt que de chercher à l’atténuer, et l’invitant à revenir sur sa décision polémique. Que des organismes ou associations tunisiens, tels que la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, ont largement dénoncée.