Quel avenir pour le Conseil de coopération du Golfe ?

L’unité de l’organisation régionale, qui s’est réunie hier à Riyad, est fragilisée par la mise au ban du Qatar depuis plus d’un an.

Avec l’un de ses membres « absent » et son leader de facto empêtré dans plusieurs affaires, le Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui s’est réuni hier à Riyad, n’a pas franchement rassuré sur son état de santé. Il n’y a qu’à jeter un œil aux mots employés dans le communiqué final par le roi Salman, patron (officieux) d’une organisation régionale claudiquante, pour s’en convaincre. Entre « préservation des acquis »« discorde » et quête de « réconciliation », même s’il n’a pas voulu le reconnaître, le petit cartel d’Etats pétroliers traverse une crise majeure de son histoire.

Couper les ponts

Créé en 1981 par l’Arabie saoudite, le Koweït, le Bahreïn, les Emirats arabes unis (EAU), le Qatar et Oman, l’organisation régionale avait pour vocation de coordonner la politique des six monarchies de la péninsule Arabique, en matière d’économie et de sécurité (intérieure et extérieure) surtout. A l’époque, ces dernières, toutes sunnites, redoutaient notamment que l’Iran – qui avait fait sa Révolution islamique deux ans plus tôt – gagne en influence dans la région, tandis que les familles régnantes voyaient d’un mauvais œil l’arrivée toujours plus massive de migrants – venus travailler sur les nombreux chantiers ouverts grâce aux promesses de l’or noir -, et souhaitaient ainsi verrouiller leur pouvoir contre d’éventuelles vagues de contestations internes.

Sous la pression des Etats-Unis – ennemi déclaré de Téhéran et protecteur tout aussi réputé de Riyad -, les six pays ont alors choisi de coordonner leurs services, en laissant le soin à Riyad de chapeauter la ligne directrice de l’entente. En 2011, par exemple, alors que les autorités bahreïnies sont confrontées à d’importantes contestations chiites, dans le sillon des Printemps arabes, des troupes saoudiennes et émiraties sont rapidement déployées à Manama pour aider à la stabilisation du pays. Et en juin 2017, lorsque Riyad a décidé de couper les ponts (diplomatiques) avec son voisin qatari, deux membres du CCG (le Bahreïn et les EAU) l’ont suivie.

« Série d’échecs »

Depuis, Doha – qui fait face à un embargo instauré par ses anciens partenaires – se voit contrainte de faire bande à part. Ces derniers lui reprochent notamment de soutenir le terrorisme dans la région, à travers son soutien au Frères musulmans (islamistes), et de s’être rapprochée de la bête noire iranienne, les deux pays se partageant le plus grand gisement de gaz naturel au monde (North Dome) dans le golfe Persique. Invité par l’Arabie saoudite à participer à la réunion du CCG, l’émir du Qatar, cheikh Tamim al-Thani, a d’ailleurs choisi d’envoyer son secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Sultan al-Merrikhi, plutôt que de s’y rendre lui-même. Une manière de défier l’autorité saoudienne, après avoir quitté la semaine dernière l’Organisation des pays exportateur de pétrole (OPEP), également dirigée par Riyad.

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Le petit émirat, depuis quelques années, souhaite clairement s’affranchir de l’autorité saoudienne. Et « la diplomatie qatarie gère habilement cette situation, estime Salam Kawakibi, politologue et directeur de la branche parisienne du Centre arabe de recherches et d’études politiques (CAREP), un think tank créé par un (très) proche de l’émir al-Thani. De toute manière, toute la région traverse une phase critique qui mérite une action politique innovante et différente, dans l’intérêt de tous ses habitants, d’abord, et dans l’intérêt de l’ensemble de ses voisins, ensuite », ajoute-t-il. D’autant plus, selon lui, que « le travail commun régional arabe constitue une série d’échecs successifs depuis la création de la Ligue Arabe en 1945. »

Pourparlers de paix

Côté qatari, le CCG n’a, dès lors, plus beaucoup de raisons d’exister. Notamment parce que « les ambitions hégémoniques de l’Arabie saoudite empêchent de développer une politique régionale inclusive et équilibrée », explique Salam Kawakibi. Riyad – qui a eu, pendant un temps, des velléités d’envahir le Qatar – intervient depuis mars 2015 au Yémen, où une coalition de pays arabes, emmenés par les Saoudiens, épaule les forces du président yéménite en exil, Abd Rabbo Mansour Hadi, qui luttent contre les rebelles Houthis, soutenus (de loin) par l’Iran. Perçu par ces combattants comme un envahisseur, mais par les autorités yéménites comme un appui indispensable, le royaume saoudien voit son image de plus en plus ternie par la guerre « sale » qu’il mène chez son voisin, où plusieurs dizaines de milliers de personnes ont péri – le chiffre officiel est bloqué à 10 000 depuis deux ans – et 14 millions de Yéménites souffrent de « pré-famine ».

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En août dernier, une mission du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies (ONU) a d’ailleurs révélé que l’Arabie saoudite s’était potentiellement rendue coupable de « crimes de guerre » – tout comme, cependant, les autres parties au conflit, selon l’ONU -, tandis que les critiques envers Riyad s’intensifient depuis qu’a éclaté l’affaire Khashoggi. Mohamed ben Salman (dit « MBS »), le prince héritier saoudien, aux commandes aussi bien dans le dossier yéménite que dans celui de l’assassinat du journaliste saoudien, le 2 octobre dernier à Istanbul (Turquie), selon la CIA, a ainsi vu l’administration Trump, pourtant ouvertement pro-Riyad – et anti-Téhéran -, lui adresser quelque remontrance. Une fragilisation à l’international qui l’a obligé à lâcher un peu de leste au Yémen, en appuyant notamment l’idée des pourparlers de paix qui se tiennent actuellement à Stockholm (Suède) entre le gouvernement yéménite et les Houthis.

Chacun de leur côté

Malgré tous ces sujets brûlants, aucune annonce majeure n’a été faite à l’issue de la présente réunion du CCG. Le roi Salman, qui a cherché à défendre son intervention armée au Yémen, a indiqué que Riyad continuera de soutenir la « solution politique » prônée par l’ONU. Tout comme les EAU, membre important de la coalition arabe – juste derrière l’Arabie saoudite -, qui ont la mainmise sur le sud yéménite et cherchent ainsi à sécuriser leurs voies maritimes dans le golfe d’Aden – face à l’expansion de l’Iran notamment. Les deux alliés, dont les princes héritiers, MBS côté saoudien, Mohamed ben Zayed (dit « MBZ ») côté émirati, entretiennent des relations serrées, devraient continuer à œuvrer main dans la main au Yémen. Ainsi que dans la péninsule Arabique – avantage Riyad toutefois -, où le CCG doit préserver sa « puissance », son « unité » et sa « force », a estimé le monarque saoudien.

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Aucun mot, en revanche, sur la résolution du différend entre le Qatar et ses anciens alliés du CCG. Ce qui pose sérieusement la question de sa survie, à plus ou moins long terme. D’un côté, certaines des raisons qui ont poussé les monarchies du Golfe à s’entendre en 1981 – comme la résistance face à l’Iran chiite – sont toujours d’actualité. De l’autre, l’organisation, plus que jamais à 5 têtes, peine à parler d’une seule et même voix dans bien des matières – économie et défense notamment -, les pays agissant souvent chacun de leur côté. Les espoirs d’union monétaire et de marché commun ont ainsi fait long feu, tandis que l’union douanière peine à progresser. Davantage perçu comme un cercle conservateur pour magnats couronnés des hydrocarbures, le CCG semble avoir tiré un trait sur ses vieilles ambitions d’intégration politico-économique. Et se destine visiblement à tenter de « préserver », même amputé d’un membre, plutôt que (re)construire.

Stanislas Tain

Rédacteur en chef