Liban : « Faire pression sur l’Iran pour qu’il lâche son allié le Hezbollah »

Retour sur la sortie médiatique du chef du « Parti de Dieu » qui avait fait polémique au Liban.

Le 3 janvier dernier, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, faisait une sortie médiatique remarquée. Et extrêmement commentée. D’une part, parce que la chaine de télévision sur laquelle il a prononcé son discours, Al-Mayadine, est fortement soupçonnée de rouler pour les intérêts du mouvement chiite libanais, voire ceux de son parrain régional, l’Iran. D’autre part, parce que la teneur de son message a fortement dérangé les promoteurs de la « politique de distanciation » prônée par le Premier ministre libanais, Saad Hariri.

Ce dernier avait été poussé à la démission, début novembre dernier, (officiellement) en raison de l’influence trop grande que prenait la République islamique iranienne dans les affaires libanaises, à travers le parti politique du Hezbollah. Dès son retour au pouvoir, quelques semaines après, c’est logiquement qu’il avait appelé toutes les forces politiques libanaises à se tenir éloignées des conflits régionaux, ceci afin de ne pas perturber la lente reconstruction du pays. Un souhait que, selon ses détracteurs, Hassan Nasrallah n’a pas observé.

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Dans son discours du 3 janvier, celui-ci a effectivement déclaré que le Liban, au même titre que l’Iran, la Palestine, la Syrie et le Yémen, faisait partie de « l’axe de la résistance » – notamment après la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem en tant que capitale d’Israël. Beaucoup ont également estimé que le chef du Hezbollah souhaitait se poser en « guide de la République libanaise », une référence à peine masquée à la fonction de guide suprême de la révolution islamique en Iran.

Antoine Ajoury, journaliste et responsable du service International à L’Orient-Le Jour, revient pour Le Monde arabe sur la sortie polémique d’Hassan Nasrallah.

En affirmant que « notre projet n’est pas celui de la guerre », hormis une réponse à une éventuelle attaque d’Israël, le chef du Hezbollah n’a-t-il pas observé les exigences de Saad Hariri sur la politique de distanciation ?

Israël ne fait pas partie du deal sur la politique de distanciation conclu le 5 décembre dernier. L’accord concerne les interventions dans les affaires intérieures des pays arabes. La décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem capitale d’Israël est donc une aubaine pour le Hezbollah, qui peut reprendre à volonté ses discours belliqueux contre l’Etat hébreu, en faisant oublier le problème relatif à l’intervention du Hezbollah en Syrie et au Yémen.

Une guerre avec Israël est-elle d’ailleurs envisageable à plus ou moins court terme ?

Une guerre avec Israël est toujours envisageable. Un petit dérapage et tout peut arriver. La guerre de juillet 2006 en est le parfait exemple. Pour nuancer, il faut toutefois faire remarquer que les deux parties font l’effort de rester dans le cadre d’une guerre des mots, de surenchère et de propagande. Par ailleurs, au Liban, les guerres israéliennes ont toujours eu lieu quand on en parle le moins.

Dire que « Nasrallah se prend pour le guide de la République libanaise » est-il justifié ou exagéré ?

L’expression fait peur et provoque ! Mais la comparaison est exagérée tant au niveau juridique, légal que politique. D’abord, Hassan Nasrallah lui-même est sous les ordres du guide suprême iranien. Ensuite, il n’a aucun statut au sein de l’Etat libanais. Enfin, sa politique et ses prises de positions sont contestées par la moitié de la population libanaise, qui le lui fait savoir.

Ce qui est en revanche justifié, ce sont les critiques concernant les décisions unilatérales que prend le Hezbollah, et qui risquent d’avoir des conséquences désastreuses pour le Liban, notamment économiques. Ce qui nuit souvent aux relations entre le Liban et ses partenaires – pays du Golfe, Etats-Unis ou Union européenne. Sans oublier le cas où une guerre peut éclater comme en 2006 avec Israël.

Vous disiez il y a quelques semaines que Saad Hariri « n’a pas les moyens de s’opposer au Hezbollah », ce qui laisse supposer qu’il n’y aura pas d’amélioration de la situation politique libanaise avant quelque temps. Maintenez-vous toujours cette affirmation ? Que peut faire le Premier ministre libanais ?

Je crois que Saad Hariri essaie de gagner du temps jusqu’aux prochaines élections. Bien qu’il ait lui-même affirmé récemment qu’il effectuera « personnellement et quotidiennement le suivi de l’application du principe de distanciation », sa seule marge de manœuvre est de dénoncer d’éventuelles violations. Rien de plus.

Tous les Libanais savent, même les plus virulents opposants au Hezbollah – comme les Forces libanaises ou l’aile dure du Courant du futur [le parti politique de M. Hariri, ndlr] -, que la question de la politique du « Parti de Dieu », de ses armes notamment, ne pourra être réglée que dans le cadre d’une solution régionale. C’est le seul moyen de faire pression sur l’Iran pour qu’il lâche son allié libanais.

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