Le journalisme en Tunisie, un secteur qui pose problème

D’après Reporters sans frontières, la Tunisie doit revoir sa copie en matière de journalisme.

Travailler dans le secteur de la presse, en Tunisie, peut s’avérer un véritable casse-tête. Et ce malgré le vent de liberté qui a soufflé sur le pays après le déclenchement des « printemps arabes » en 2011. Car la liberté de la presse, qui a certes pris son envol, n’a en rien révolutionné le secteur de la presse. Qui était, sous l’ère Ben Ali, l’outil privilégié du pouvoir pour asseoir la dictature et rallonger les mandats ; les journaux étaient alors pour la plupart sous le contrôle de l’Etat mafieux, et les journalistes les plus téméraires – ceux qui osaient critiquer le régime et dire non – étaient souvent poursuivis, salis et diabolisés.

« Quatrième pouvoir »

A l’époque pas plus que maintenant, être plume – ou voix, yeux, etc. – au service de l’actualité n’est pas chose aisée. Aujourd’hui, les professionnels de la presse sont mal payés, critiqués sans cesse et courent le risque de se retrouver, à tout moment, au chômage. En effet, malgré un syndicat relativement puissant par rapport à l’avant-révolution, beaucoup de journalistes tunisiens subissent des injustices et rencontrent beaucoup de difficultés dans une société qui leur est hostile. Et ce n’est pas tout. Les patrons des médias n’étant bien souvent pas le reflet de leurs revendications éthiques et professionnelles.

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Ainsi, plusieurs médias en Tunisie, y compris les plus célèbres, ne font pas toujours preuve de transparence. Pour des contrats publicitaires juteux, les journalistes se voient parfois dicter leurs lignes éditoriales par la hiérarchie ; le favoritisme s’impose et le lobbying prend le dessus au détriment de l’éthique journalistique. Des contenus au fond bafoué, des calomnies à volonté et beaucoup d’amateurisme ; telle est l’image de la presse et des médias dans le pays. Et si la plupart des patrons viennent faire la morale sur les plateaux télévisés au sujet du professionnalisme, de la liberté de la presse ou du « quatrième pouvoir », beaucoup manquent d’éthique au sein même de leurs sociétés de presse.

« Interpellations de journalistes »

En cause, notamment : le non-respect du code du travail et des conventions non respectées. Résultat des courses : les journalistes travaillent sans contrat, sans sécurité sociale et sans assurance. Cela sans parler des salaires misérables, équivalant à 300 dollars en moyenne, avec des primes de transport inférieures à 5 dollars par mois. Selon le Centre international pour les journalistes, 50 % des journalistes tunisiens touchent un salaire inférieur à 140 dollars par mois. Et selon cette même source, une proportion identique travaille sans couverture sociale. Or, nul ne peut nier que la situation matérielle des journalistes a un impact sur la liberté de la presse. 

« J’ai travaillé en tant que journaliste pour un média qui est étranger à la base mais qui a ouvert un site à Tunis. Quelques mois ont suffi pour que je présente ma démission. »

D’après Reporters sans frontières (RSF), ainsi, la Tunisie (classée 97ème sur 180) « ne garantit pas encore une pleine liberté de l’information. En 2017, les Organisations de la société civile tunisienne et les ONG internationales ont exprimé leurs inquiétudes quant aux lenteurs et aux manquements qui marquent l’élaboration du nouveau cadre légal relatif au secteur médiatique. » L’association de pointer du doigt « les pressions exercées sur les journalistes [qui] perdurent », citant à l’appui « plusieurs cas d’interpellations de journalistes, notamment de correspondants de médias étrangers » recensés lors des mouvements sociaux fin 2017.

Vraie révolution

Sur place, les professionnels commencent d’ailleurs à être excédés. « J’ai travaillé en tant que journaliste pour un média qui est étranger à la base mais qui a ouvert un site à Tunis. Quelques mois ont suffi pour que je présente ma démission. Ce média, que je croyais grand et qui employait des journalistes dits compétents, faisait travailler des journalistes sans contrats et ne payait pas la couverture sociale pour ses employés » renseigne une journaliste interrogée*. Celle-ci de poursuivre : « On me dictait mon travail, me forçait à choisir des termes plutôt que d’autres pour servir les intérêts d’untel ou untel. Et, surtout, on me demandait d’être éloquente avec ceux qu’on appelle les « clients », car c’est grâce à leurs contrats pub que nous étions payés… »

A cela vient s’ajouter la formation des nouveaux journalistes, qui laisse parfois à désirer selon elle. Parmi toutes les pistes de réformes envisageables, ainsi, une nécessité : celle concernant l’Institut de presse et des sciences de l’information (IPSI), principale usine à journalistes dans le pays. Les professeurs et journalistes chevronnés y critiquent beaucoup le niveau de formation ; beaucoup de nouveaux diplômés ont par exemple de sérieux problèmes de langue et des carences en techniques de rédaction, confirme notre source. Qui maintient qu’en Tunisie, si les gens sont plus libres de parler, la situation de la presse reste critique. Une vraie révolution, dès lors, semble s’imposer.

*Et qui, pour des raisons de sécurité, préfère garder l’anonymat.

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Mounira Elbouti

Mounira est journaliste et a notamment collaboré avec le HuffingtonPost Maghreb, Le Mondafrique, Tunis Hebdo et Liberté Algérie. Elle s’intéresse à l’actualité politique et économique, ainsi qu’aux évolutions des sociétés maghrébines après le « printemps arabe », dont le développement du leadership féminin.