Rivalités arabo-persiques en Tunisie, cœur de la démocratisation du monde arabe

Sébastien Boussois revient pour « Le Monde arabe » sur les jeux d’influences géopolitiques en Tunisie.

La Tunisie, « laboratoire de la transition démocratique du monde arabe », est en proie à de multiples influences régionales et extra-régionales depuis la Révolution. Les pays du Golfe ont largement investi le pays depuis les « Printemps arabes », afin de l’accompagner – pour certains – ou essayer de la déstabiliser – pour d’autres.

Ainsi en est-il des Emirats arabes unis (EAU), qui jouent un jeu bien trouble depuis 2011, en essayant de court-circuiter les initiatives du Qatar en faveur du processus démocratique tunisien, notamment en dénonçant le soutien de Doha au parti Ennahda, premier parti islamiste, devenu aujourd’hui, via la voie des urnes, l’un des partis politiques les plus importants du pays. C’est un fait. Qu’on l’accepte ou non, la date du 6 mai 2018 restera historique, puisque le parti de Rached Ghannouchi a gagné les premières élections municipales de l’après-Révolution en 2018. Abou Dabi voit simplement d’un mauvais œil la montée de la démocratie qui consacre le rôle d’un parti issu de la confrérie des Frères musulmans.

Souhait contradictoire des EAU

Lorsque l’on évoque le rôle émirati en Tunisie, on débouche rapidement sur l’ingérence des Emirats dans l’épineuse question libyenne. « La stratégie des EAU en Tunisie se résume ainsi en trois points majeurs : d’abord stopper le Qatar, puis par extension le parti issu de l’islam politique, Ennahdha. Le troisième point est le dossier libyen : les EAU s’y investissent économiquement, politiquement et militairement, contre Doha, Ankara et l’islam politique »renseignait ainsi un article d’Orient XXI signé Youssef Cherif, publié le 12 avril 2018 et intitulé « La Tunisie, champ d’affrontement entre les pays du Golfe ».

On voit alors se dessiner clairement deux camps diamétralement opposés et soutenus par les deux grands adversaires du Golfe, comme une délocalisation de la crise que traverse la région depuis plus d’un an. « Le Qatar aurait […] financé Ennahda et le Congrès pour la République (CPR) de l’ancien président Moncef Marzouki dès 2011, précise également Youssef Cherif. Et à en croire plusieurs sources locales et internationales, les EAU auraient financé Nidaa Tounès entre 2013 et 2014. L’aide émirienne aurait eu pour but d’écarter Ennahda du pouvoir. Un tel scénario aurait marqué une énième victoire des Emirats. Ennahda étant le deuxième parti vainqueur aux élections de 2014, son exclusion du gouvernement aurait eu pour conséquence un blocage total des affaires politiques, et donc une faillite déclarée de la transition démocratique et du modèle tunisien. » Ce qui aurait et continuerait d’arranger Abou Dabi. Mais les élections de 2018 n’ont pas été dans son sens.

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En Tunisie, on a largement évoqué le rôle que les Emirats auraient joué en sous-main dans le soutien au parti présidentiel. La réalité est claire et les évènements déclenchés fin 2017 l’ont prouvé une fois encore : il vaut mieux que Nidaa Tounès, le parti de Beji Caïd Essebsi, rentre dans le rang car, à la moindre incartade, Abou Dabi sévit. Il faut se souvenir de la crise ouverte le 26 décembre 2017, jour où les Tunisiennes se sont retrouvées interdites du jour au lendemain d’accès à bord de la compagnie aérienne Emirates. La raison ? La volonté du président tunisien d’annoncer les prochaines élections locales en 2018, et le souhait contradictoire des EAU de retarder ces élections qui, comme ils le pressentaient, allaient favoriser leurs ennemis jurés islamistes.

« L’indépendance est bien compliquée »

Le 19 décembre 2017, le président Essebsi signait donc le décret annonçant la convocation des électeurs pour le prochain scrutin local. Une semaine plus tard, la sanction tombait pour les femmes tunisiennes qui désiraient prendre la compagnie émiratie. En réaction et afin de marquer son indépendance, la Tunisie fermait ses aéroports à tous les vols d’Emirates. Mais cela ne pouvait durer pour des raisons financières. Plusieurs mois après, pourtant, en mai 2018, la crise était à son paroxysme dans les dernières journées de la campagne municipale : les débats publics cachaient mal l’importance et l’influence des bailleurs de fonds du pays sur la vie politique interne. Il n’y avait que les noms du Qatar et des EAU apparaissant en filigrane dans les deux principaux camps qui s’affrontaient.

La situation économique catastrophique de la Tunisie depuis la Révolution, pourrait bien déterminer les futures alliances du pays aux abois et le faire céder aux chants des sirènes du plus offrant. Dans l’opinion, le sujet est un peu tabou, mais on sait que l’élection présidentielle tunisienne arrive à grand pas (en 2019). On ne veut pas imaginer l’influence d’un agent extérieur sur la politique nationale, pourtant les EAU semblent bien instrumentaliser le camp de la majorité. Meriem Ben Lamine, une juriste qui vient d’être élue conseillère municipale à La Manouba (une ville de la banlieue nord-ouest de Tunis) sur une liste indépendante, témoignait à l’issue de la victoire :

« Nous n’avons pas le sentiment qu’il y a une main cachée mais nous savons que les agendas politiques entre Nidaa Tounès et Ennahdha sont différents. Personne ne parle ici ouvertement du Qatar et des EAU et nous essayons de croire en une élection, une victoire, et des résultats démocratiques qui ne seraient dus qu’aux Tunisiens. Le chemin vers la démocratie est long et nous devons être soutenus dans ce processus hasardeux et complexe mais l’indépendance est bien compliquée. »

Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques et enseignant en relations internationales. Ancien directeur scientifique à l’Institut de coopération euro-arabe et méditerranéenne de Bruxelles, il est également conférencier sur le Moyen-Orient.