Les turpitudes de la vie politique en Tunisie

Après le « printemps arabe », en Tunisie, s’est mis en place une relation malsaine, faite de haine et de proximité, entre gauche et islamisme moyenâgeux.

En Tunisie, comme dans beaucoup d’autres pays arabes, la scène socio-politique était composée de quatre principales forces, avant l’épisode du « printemps ». Le « système », représenté par l’ancien parti destourien tunisien, l’armée en Algérie et en Egypte, et par le roi au Maroc ; la gauche ; les islamistes modérés ; les extrémistes. Depuis des décennies, le premier s’alliait avec la deuxième pour s’opposer aux deux derniers. Résultat : la société se divisait ainsi entre progressistes épanouis et moyenâgeux opprimés.

Relation sadomasochiste

La partition des rôles était parfaitement synchronisée. Le système utilisait sa main de fer et léguait son gant de velours à la gauche, dont le rôle consistait à redorer son blason et lyncher les mouvements aux moeurs passées. La gauche puisait de facto sa légitimité d’alliée privilégiée du système, uniquement par la présence du danger moyenâgeux que représentaient les extrémistes. « Nous allons les combattre avec la musique, la danse et la culture de la vie face à celle de la mort » chantait-elle. Un air qui convenait parfaitement au système, occupé à museler la presse comme l’opposition. Avec un seul objectif : mettre les islamistes dans un seul panier et fournir à la population une vision unique.

Sauf que les émeutes de 2011, dans la plupart des pays arabes, ont sonné le glas de cette stratégie. Elles ont permis aux islamistes modérés de s’exprimer librement et présenter leurs idées aux peuples. La gauche, ayant perdu avec la chute du système un allié de taille, a donc essayé de faire face seule aux islamistes. Mais au lieu de mettre sur la table les dossiers vitaux pour la population – la santé, l’éducation, les infrastructures ou la lutte contre la pauvreté -, elle a préféré tout miser sur la laïcité. Perdu. Les citoyens se détournent rapidement de cet enjeu. La gauche a donc eu recours à la manière forte, qui nécessitait l’entrée en scène des salafistes pour mieux les combattre. « Regardez comme ils menacent votre mode de vie » sera dès lors son credo.

Et c’est là où la relation sadomasochiste entre les deux camps a connu ses plus belles heures. Car la gauche a commencé à diffuser des films provoquants – notamment le Persepolis de Marjane Satrapi, critique animée de la Révolution islamique en Iran -, à discuter du sexe des anges et de la relation de parenté entre « Manoubia et le Bon Dieu », selon l’expression tunisienne. S’attirant non seulement le mépris des islamistes, mais également la crainte de la population. Le retour de bâton ne tarde pas. « Grâce » aux actions de la gauche, les salafistes ont alors légitimé leur militantisme et brandi ce fameux slogan : « l’islam est en danger », alibi parfait pour des actions violentes. A l’arrivée : des salles de cinéma vandalisées, des bars saccagés et des maisons closes fermées.

Rééquilibrer la donne

S’est mis en place, par conséquent, une relation malsaine, faite de haine et de proximité, entre gauche et islamistes moyenâgeux. Un rapport où l’existence de chacun et son épanouissement passe obligatoirement par la présence de l’autre et sa provocation. Les deux extrêmes de la société, grâce à une couverture médiatique sans précédent, ont pu faire oublier à la population ses vrais problèmes, et ont pris du plaisir à étaler leurs ébats haineux face caméra. Alors que, pendant ce temps, les deux autres constituants de la scène socio-politique se faisaient discrets. Les partisans du système ? Ils avaient peur des conséquences de la chute des régimes. Les islamistes modérés ? Tout en se concentrant sur les processus démocratiques, ils ont tout fait pour rester à l’écart des tensions.

Le cours des choses en Egypte et en Tunisie, très similaire depuis l’avènement des « printemps arabes », allait ici connaitre une première grande différence. En Egypte, le système, c’est-à-dire l’armée, a présenté un candidat à la présidentielle, en la personne du général Ahmed Chafik, contre le représentant des islamistes – tropisme Frères musulmans -, Mohamed Morsi. Avec des résultats négatifs mais encourageants, puisque le premier reçoit presque 50 % des voix, ce qui encouragera l’armée à renverser, quelque temps après, le président élu. En Tunisie, en revanche, deux des principales forces politiques n’ont pas participé aux élections ; les partisans de l’ancien régime ont vu leurs leaders interdits de scrutin, que les extrémistes religieux ont tout simplement boycotté, car haram – contraires aux principes de l’islam.

Lire aussi : Egypte : Ahmed Chafik envisage la présidentielle

Pour la première fois, les islamistes modérés et la gauche allaient enfin pouvoir mesurer leur poids réel auprès de la population. Une opposition en réalité inégale ; la gauche a essuyé une défaite humiliante et les islamistes modérés l’ont emporté haut la main. Ce déséquilibre de la scène politique allait appeler le retour en force des symboles du système pour rééquilibrer la donne. L’alliance classique système et gauche allait être réanimée et vivre ses plus beaux jours. A suivre.

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