Bataille du pétrole en Libye : Haftar à l’offensive, Macron en soutien

Qui contrôle le pétrole en contrôle ses revenus faramineux, mais aussi serait en mesure de stabiliser un Etat déchiré.

Sept ans après la chute du colonel Kadhafi, la Libye divisée est en proie au désordre. Deux gouvernements, avec derrière eux un parlement et une armée propre, revendiquent le pouvoir : le Gouvernement d’entente nationale (GNA) issu, fin 2015 d’un accord parrainé par l’ONU, basé à Tripoli ; et une autorité rivale installée dans l’Est du pays contrôlé en grande partie par les forces du maréchal Khalifa Haftar. Deux pouvoirs proclamés, donc, sans compter les centaines de milices – salafistes, laïques ou tribales – réparties sur l’ensemble du territoire.

La ruée vers l’or noir

En riposte à l’attaque, le mois dernier, de milices concurrentes de l’Est menées par l’ex-commandant de la « garde pétrolière » Ibrahim al-Jadhran, les troupes d’Haftar ont pris le contrôle de l’ensemble des terminaux du croissant pétrolier libyen. Une nouvelle compagnie pétrolière de l’Est sera chargée de gérer les installations de la région et leur million de barils quotidien – une production cependant retombée à 450 000 barils en raison du conflit de ces derniers jours.

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Le GNA, qui avait jusqu’alors le monopole de la gestion et des exportations de pétrole à travers la Compagnie nationale de pétrole (NOC), se trouvera financièrement asphyxiée par cette prise d’indépendance. Celui-ci a donc appelé l’ONU à l’aide pour bloquer toute vente de pétrole provenant de la nouvelle entité.

Ayant d’ores et déjà sous ses ordres des troupes conséquentes avec infanterie et aviation , la manne financière dont disposera Haftar s’il parvient à maintenir son contrôle sur les exportations de brut pourrait lui permettre de conquérir la majeure partie des tribus de la Tripolitaine encore fidèles au GNA. D’autant plus aisément que le maréchal compte de nombreux soutiens à l’étranger.

Haftar, l’ami de Paris et de Moscou  

Même si la Russie reconnaît officiellement l’autorité du GNA (à l’instar de la communauté internationale et de l’ONU) elle affiche désormais un soutien explicite, voire ostentatoire, à Khalifa Haftar. Cet ancien cadre de l’armée kadhafiste passé par l’école soviétique a d’ailleurs été reçu à Moscou et a été invité en grande cérémonie à bord du porte-avions Kouznetsov en janvier- 2017. Outre le fait que la Libye ait gravité dans la sphère soviétique des années 1960 jusqu’à la Perestroïka, il n’est pas incongru de voir la Russie s’intéresser au maréchal libyen : elle a comme alliés dans le monde arabe le président syrien Bachar al-Assad et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi, un autre militaire formé à l’école soviétique et qui combat, comme Khalifa Haftar, l’islamisme politique.

La France, quant à elle, a de longue date deux fers au feu : soutien officiel du GNA à l’Ouest, et soutien officieux à Haftar à l’Est. Ce dernier bénéfice en effet d’un discret appui militaire français : un avion de renseignement de la DGSE a participé à l’opération contre al-Jadhran après avoir été engagé à Derna, dernier bastion des islamistes radicaux libéré par l’ANL le 28 juin. Un drone français serait aussi déployé dans la zone pour soutenir les troupes du maréchal Haftar.

Jeu à sommes nulles sur le croissant pétrolier

Ce fin tacticien et grand admirateur du général de Gaulle attend beaucoup d’Emmanuel Macron, dont le soutien est jugé sans ambiguïtés comparé à celui de l’administration Hollande. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, devrait d’ailleurs se rendre le 23 juillet à Benghazi pour conforter les liens avec l’homme fort libyen, selon la lettre spécialisée Africa Intelligence.

Le président français compte en effet sur Haftar pour soutenir les termes d’un accord prévoyant la tenue d’élections présidentielle et législatives d’ici à la fin de l’année, ainsi qu’une simplification des institutions libyennes avec une seule banque centrale, un seul Parlement et un travail d’unification des forces armées à travers le pays.

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Seule ombre au tableau dans cette secrète idylle franco-libyenne, la décision prise par le maréchal Haftar de confier les clés du croissant pétrolier à une nouvelle compagnie de l’Est aurait été mal digérée par Paris. Même si la France peut légitimement marquer son mécontentement, elle devrait malgré tout maintenir la relation avec Khalifa Haftar, devenu en l’espace de quelques années incontournable dans toute résolution du conflit libyen.

D’autant que le vieux renard a depuis rendu les clefs du croissant pétrolier à Fayez Sarraj, le chef du gouvernement national, en obtenant de ce dernier qu’il lance une enquête sur les transactions de la Banque centrale de Libye, à Tripoli. Cette dernière, soupçonnée de financer les milices islamistes que combat Khalifa Haftar, était dans le viseur du maréchal depuis longtemps.

En capturant le croissant pétrolier pour mieux s’en servir comme monnaie d’échange dans sa lutte contre les milices armées, l’homme fort libyen a donc signé un coup de maître.

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