Gilbert Naccache : la gauche tunisienne « n’a pas attendu mai 68 » pour exister

Dans les années 60, « nous étions devenus les otages permanents du régime », se souvient l’écrivain tunisien pour LMA.

Dirigeant historique de la gauche, écrivain et militant, Gilbert Naccache nous a reçus chez lui et a accepté de répondre à nos questions. Lors de cet entretien, nous nous sommes principalement penchés sur le devenir de la gauche tunisienne, ainsi que sur les tractations post-électorales de la scène politique tunisienne. Entretien.

LMA : En octobre dernier, la scène politique tunisienne a connu des élections dont les résultats ont laminé les partis de gauche tunisiens. L’échiquier politique tunisien fait de moins en moins de place à une gauche qui donne l’impression d’être en perdition. Quel décryptage en faites-vous ?

Gilbert Naccache : La gauche, quand elle existe, se place au niveau supérieur dans toute sorte de situation. Lénine a décidé que les communistes étaient le parti d’avant-garde, donc toute la gauche s’est représentée en tant qu’avant-garde selon lui. Toutefois, c’est absurde un parti d’avant-garde qui mène la révolution, cela n’a aucun sens, même sur le plan militaire ! L’avant-garde dans l’armée ce n’est pas celle qui milite mais plutôt celle qui se fait tuer, la direction qui survit à la guerre vient plutôt derrière. D’ailleurs, Lénine a créé un mythe qui a démontré sa nullité en matière de sciences militaire.

En Tunisie, il n’y a pas eu d’avant-garde, ce sont les jeunes qui ont fait la révolution, sans eux le changement n’aurait pas été facile. Nous leur avons donné la conscience politique et eux ont été là pour recevoir notre conscience.

La révolution tunisienne a démontré que la science de la gauche – de la droite aussi d’ailleurs – est assez peu reluisante. Quand on pense que le parti le plus à droite, à savoir Ennahdha (islamistes, ndlr), était celui qui était le plus en dehors du coup. En effet, il n y a pas eu un seul mot d’ordre en faveur de dieu pendant toute la révolution, à part quand il y avait quelqu’un mourait et que l’on enterrait, on disait alors « Allah akbar ».

Cela étant, ne condamnons pas totalement la gauche : celle-ci a joué un rôle important en éveillant des consciences, et c’est surtout par la répression de la droite que la gauche a existé. Les partis de gauche ont défendu certains principes, en dehors de la lutte sociale.

LMA : D’après vous, la gauche n’a pas joué un rôle prépondérant lors de la révolution ?

Gilbert Naccache : D’abord, définissons la révolution : il ne s’agit pas, selon moi, d’un passage d’un état à un autre, mais d’une rupture avec un système. Les intellectuels de gauche sont des hommes dont la vie est assurée et qui n’ont plus aucune revendication matérielle, alors que les revendications de base d’un citoyen moyen sont la liberté de manger, un salaire correct avant la liberté de penser. En Tunisie, la lutte des masses était une lutte contre les excès du parti RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, ou parti socialiste destourien, ndlr).

Après la révolution, j’ai été proposé pour le Haut comité de protection de la révolution, mais j’ai refusé, car ce dernier était représenté par Ahmed Mestiri et Mustapha Filali. En acceptant cette proposition, j’aurais été obligé d’admettre que ces gens-là étaient à même de diriger la révolution, ce qui est faux.

Affiche de Ben Ali (2009) souhaitant la bienvenue dans le gouvernorat de Kairouan. WikipédiaLes héritiers du lointain Parti communiste, à l’instar d’Ahmed Brahim, n’ont jamais analysé leur rôle. Je me rappelle le 20 mars 1997, au lendemain des événements de Solimen et après le jugement des djihadistes, Ben Ali a dit qu’il fallait un parti d’opposition assez fort, à la suite de quoi il a autorisé le Mouvement Ettajdid (centre gauche, ndlr) a faire son congrès. Sauf que pendant celui-ci, les participants se sont préoccupés de tout sauf de dire quel était le vrai rôle de l’opposition. Le 31 août qui a suivi, Tunis a été pleine d’affiches Ben Ali 2009. Où était la gauche alors ? Où était-elle lors de la révolte du bassin minier ?

LMA : La gauche tunisienne n’a-t-elle pas manqué d’agressivité, surtout dans un contexte mondial de résistance socialiste plus violente en faveur de la cause palestinienne ?

Gilbert Naccache : Nous avons fait partie de cette gauche et avons même été un petit peu en avance, car nous n’avons pas attendu mai 1968, nous avons marché en mars 1968 et avons été réprimés avant de passer deux ans en prison. Le régime nous a relâchés lorsqu’il a abandonné l’expérience de Ben Salah, mais la loi avec laquelle nous avons été condamnés autorisait de nous juger à n’importe quel événement. Nous n’avions alors plus droit à des horaires de perquisition ou à des avocats au début des arrestations. Nous étions devenus les otages permanents du régime.

Nous avons essayé de tirer des leçons et d’adapter nos politiques à la situation. A ce moment-là, il y avait une scission entre nous – soit ceux qui essayaient d’approfondir la ligne révolutionnaire – et ceux qui ont déplacé la révolution de la Tunisie au « continent » arabe.

Ces derniers se sont appuyés sur le maoïsme, la forme radicale, en considérant qu’il n y a rien à faire avec le régime, qu’il n y a pas de lutte démocratique, et qu’il fallait donc l’abattre dans le cadre de la révolution arabe.

Résultat : ils ont fait une propagande très efficace pour la Palestine mais ils ont abandonné le Vietnam. A l’époque, le tournant entre le Vietnam et la Palestine a signifié l’abandon de l’internationalisme pour le nationalisme arabe, qui ne pouvait rien donner, car cela voulait dire qu’on allait se mettre sous la coupe de dirigeants arabes et révolutionnaires du type baasistes.

La gauche en a été très gravement atteinte. Notre tendance a été éliminée politiquement, nous – les dirigeants – étions en prison et n’avons pu que constater la naissance des mouvements Amal Tounsi, le Parti du travail tunisien, Watad, le Parti unifié des patriotes démocrates, etc… Tous nationalistes arabes.

La gauche, peu à peu, s’engluait dans ses contradictions et dans ses analyses, en s’abreuvant par exemple au maoïsme quand Mao était rejeté – c’est ce qui fit qu’en 1989, elle abandonna toute référence à la révolution, du moins au marxisme-léninisme. Aujourd’hui, les dirigeants officiels de la gauche ne parlent plus de révolution socialiste ; ils ne parlent même plus d’ouvrier. Il n’y a plus de classe ouvrière, mais plutôt le « zawali » (le « pauvre malheureux », ndlr) et le panier du zawali (soit « le panier du pauvre », ndlr).

LMA : Comment dépeindre la gauche tunisienne aujourd’hui ?

Gilbert Naccache : La gauche, aujourd’hui, ressemble plus aux mouvements caritatifs catholiques ; elle pense qu’il faut seulement donner à manger aux pauvres. En 2014, la gauche tunisienne a eu de la chance pendant les élections, car les électeurs en avaient assez des partis politiques. Ils ont donc voté un peu plus à gauche, et ce n’est qu’après avoir été convaincus que tous les partis politiques les avaient trahi, qu’ils n’ont plus voté pour personne.

Nidaa Tounes, victorieux aux législatives de 2014, s’est effondré en 2019 et est passé de 89 députés à 2 ! Vous vous rendez compte ? La chance actuelle du chef du gouvernement pressenti, Habib Jemli, vient du fait que tous les partis présents au Parlement meurent de peur à l’idée d’une dissolution et de nouvelles élections. Ils n’ont plus aucun pouvoir. (L’Assemblée, vendredi 10 janvier, a largement refusé sa confiance à Habib Jemli, le candidat d’Ennahdha ; le président Kaïs Saïed dispose désormais de dix jours pour choisir un nouveau chef de gouvernement, ndlr.)

LMA : La dernière séquence électorale a consacré la montée de nouveaux courants politiques et l’écroulement de forces traditionnelles. Que s’est-il passé ?

Gilbert Naccache : Il s’est passé la révolution de 2011 ! Les partis vainqueurs ont cru qu’ils allaient garder le pouvoir à jamais. Toutefois, pour garder le pouvoir, il faut être en mesure de mener des campagnes électorales, d’avoir un appareil politique, de l’argent. Or, la révolution a brisé le lien entre le parti unique et l’Etat, le premier qui vivait soit du peuple soit des subventions de l’Etat.

Aujourd’hui, c’est fini, personne ne peut plus racketter la population ; si un parti demande cela, plusieurs autres demanderont la même chose. Résultat, qui les financera ? Ceux qui ont de l’argent, à savoir : les corrompus, les trafiquants, les financiers du terrorisme – il ne faut pas croire que le terrorisme est seulement un mouvement politique, c’est un commerce très enrichissant. Et il y a des parties qui en profitent.

De fait, le président Kaïs Saïed a été élu car il a fait une campagne contre la corruption, au nom de la loi et de la constitution. Nous avons actuellement un double pouvoir : le pouvoir Saïed, qui est en partie l’expression de la révolution, et le pouvoir des partis politiques, qui s’exprime à travers le parlement et le gouvernement, et qui est le défenseur du « système ».

Kaïs Saïed a inventé une conception qu’on peut juger utopique, immature : les rapports entre le dirigeant et les masses. Sa campagne, qui a duré 4 ans, a consisté à aller partout en Tunisie, dans les cafés, les endroits publics, etc. Et partout le mot d’ordre était : « Il faut respecter la constitution ». Ce discours était, semble-t-il, la seule façon (honnête) de tirer le pays du chaos aux yeux des jeunes. La force de Kaïs Saïed émane de ce lien tissé avec les masses, qui est aussi sa faiblesse, car il ne repose sur aucun support organisationnel – c’est donc un lien qui peut se rompre à tout moment.

LMA : Vous avez récemment rencontré le président Kais Saïed, quelles ont été vos impressions ?

Gilbert Naccache : Kaïs Saïed est un ami avant tout, et j’ai eu à le rencontrer au cours de la période qui s’est écoulée, à propos du procès en défense des blessés de la révolution et de familles des martyrs, et à propos d’un certain nombre d’événements, dont le projet de loi sur la réconciliation de Béji Caïd Essebsi. Nous avons eu plusieurs échanges qui m’ont persuadé de la qualité humaine du personnage.

Sur le plan de son action politique, rien ne passe avant la loi, selon sa conception, ce qui fait qu’il a beaucoup de contradictions, en particulier au cours d’un échange qu’on a eu avec lui sur l’homosexualité. Il n’était pas d’accord pour reconnaître le traitement inhumain, mais les homosexuels sont d’office traités d’une façon inhumaine : la réalité est ce qu’elle est.

Même si Saïed est politiquement désarmé face à la situation actuelle, il a toutefois une force extraordinaire : c’est l’idée que les masses pourraient se soulever pour obtenir ce qu’il veut.

LMA : Cela fait quelques années que nous assistons à une sorte de nostalgie bourguibienne, voire à la sacralisation de l’ancien président. Qu’en pensez-vous ?

Gilbert Naccache : Est-ce que c’est le vrai Bourguiba que l’on sacralise ? Est-ce qu’il a réellement construit un pays indépendant ? Est-ce que les mesures économiques qu’il a prises allaient dans le sens de l’indépendance ou du resserrement des liens avec le colon ? Est-ce que Bourguiba a créé un régime de liberté de démocratie ? Bourguiba n’a rien fait de tout cela.

Salah Ben Youssef et Habib Bourguiba

Il a permis l’adoption du Code du Statut Personnel (CSP) en 1956, a aboli les habous (institution du droit musulman d’après laquelle le propriétaire d’un bien ne peut en disposer librement, ndlr) et a appliqué la loi sur la généralisation de l’enseignement, certes. Mais Habib Bourguiba était avant tout en lutte contre les « yousséfistes » (les partisans de Salah Ben Youssef, ndlr). Si Ben Youssef avait été au pouvoir, il aurait sûrement réalisé les mêmes choses que lui.

 

Propos recueillis par Mounira Elbouti.

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