« La position de la France en Syrie est intenable sur les plans éthique et politique »

Marie Peltier, historienne spécialiste de la Syrie, revient sur la propagande orchestrée par le régime autour des armes chimiques.

Depuis une semaine, l’aviation syrienne, épaulée par les Russes, pilonne violemment la Ghouta orientale, une enclave rebelle de 30 kilomètres carrés à l’est de Damas, la capitale. Résultat : en quelques jours, plus de 250 personnes y ont perdu la vie, alors que la région, l’une des dernières aux mains des opposants à Bachar al-Assad, abrite 400 000 habitants retranchés. Selon l’Organisation syrienne des droits de l’Homme (OSDH), il s’agit du bilan humain « le plus élevé », en un laps de temps aussi court, depuis le début du conflit en Syrie. Ceci sur fond d’attaques chimiques présumées du régime syrien.

Le 4 février dernier, l’organisation a effectivement rapporté que plusieurs personnes « asphyxiées » avaient été hospitalisées après des bombardements des forces syriennes à Saraqeb, dans la province d’Idlib (nord-ouest), et fait état de l’utilisation d’un « gaz toxique ». Si les Nations unies (ONU) ont ouvert une enquête deux jours plus tard sur d’éventuels recours à des armes chimiques – notamment du chlore – par Damas, le représentant du régime à l’ONU, Bachar Jaafari, a affirmé dans le même temps que son pays n’avait rien à voir avec de telles pratiques.

Veto des Russes

Nikki Haley, son homologue américaine, a au contraire estimé, le 5 février dernier, avoir des « preuves évidentes » pour confirmer le recours à du chlore par l’armée de Bachar al-Assad. Quand le représentant permanent de la France auprès des Nations unies, François Delattre, a de son côté indiqué que « le régime syrien a déjà été identifié comme responsable » d’attaque au « sarin ». Une conclusion qu’avait déjà tirée le Mécanisme d’enquête conjoint (JIM) de l’ONU et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) l’an dernier.

Lire aussi : « La persistance d’attaques chimiques en Syrie viole la conscience universelle »

Le Conseil de sécurité a d’ailleurs évoqué récemment la création d’une nouvelle entité pour prendre la relève du JIM, dont le mandat n’avait pas été renouvelé en octobre 2017. Ceci à cause du veto des Russes, qui cherchent à protéger leur allié syrien. Marie Peltier, historienne spécialiste de la Syrie et des questions liées au complotisme, revient pour le Monde arabe sur la semaine qui vient de s’écouler, entre jeu de dupes et lourdes pertes civiles.

Vous avez récemment dénoncé la désinformation orchestrée par le régime syrien et ses alliés. Quel est l’enjeu et comment répondre à cette bataille de l’information ?

Je pense qu’il y a deux sources d’information à privilégier : à la fois les témoignages d’activistes syriens, qu’on peut notamment voir s’exprimer à travers les réseaux sociaux. Et aussi les rapports et communiqués d’organisations humanitaires et de défense des droits humains, aussi bien syriennes qu’internationales. L’enjeu est double : à la fois recueillir une parole de terrain, des témoignages, des informations factuelles pour contrer la désinformation mise en place par le régime. Et aussi redonner un visage humain à cette guerre, là où la propagande du régime Assad veut déshumaniser le conflit en nous parlant « terrorisme » et « géopolitique ». Remettre les civils syriens au centre du récit me semble fondamental.

Y a-t-il une chance pour que Russes et Américains s’entendent sur l’érection d’un nouveau mécanisme d’enquête sur les armes chimiques ?

La question est : y a-t-il une réelle volonté politique internationale de faire la vérité sur les attaques chimiques et d’agir en conséquence ? Je ne le pense pas. Depuis 2013, les attaques chimiques se sont multipliées en Syrie, toutes les preuves factuelles ont été recueillies par des ONG et des activistes. Malgré cela, malgré l’annonce de la prétendue « ligne rouge » par la France et les Etats-Unis, il n’y a jamais eu de réelles représailles sur le long terme – mis à part le « one shot » de Trump l’an dernier [le président américain avait frappé le régime syrien en avril 2017 à la suite d’une attaque chimique, ndlr]. J’ai donc peu d’espoir en la matière, et encore moins d’espoir en ce qui concerne l’ONU, qui a été plutôt un facteur d’immobilisme depuis le début du conflit.

Mais la « ligne rouge » a bel et bien été franchie, le JIM ayant conclu, en octobre dernier, à la responsabilité de Damas dans des attaques chimiques. Comment expliquer dès lors l’inertie de la France ?

La France a aujourd’hui une position ambigüe vis-à-vis de ce régime. Emmanuel Macron dit à la fois que « le départ d’Assad n’est plus un préalable » et annonce que si la fameuse « ligne rouge » est franchie, il agira en conséquence – mais sans passer aux actes. Cette position ambivalente traduit une volonté à peine cachée de la France de se tenir en retrait de ce conflit. C’est, en fait, prendre le problème à l’envers ; comme si le problème n’était plus la répression de ce régime, mais uniquement l’utilisation de certains types d’armements. En amont de l’inertie de la France, il y a cette position intenable, tant sur un plan éthique que sur un plan politique.

Qui mène véritablement la danse en Syrie aujourd’hui : Bachar al-Assad ou Vladimir Poutine ?

A l’heure actuelle, le régime de Damas ne tiendrait plus sans le soutien de l’Iran et de la Russie. Il n’est plus viable depuis longtemps, tant sur le plan humain que sur le plan financier et militaire. En ce sens, Vladimir Poutine, mais aussi le régime de Téhéran, sont aujourd’hui en position de force. Mais je pense pour autant qu’idéologiquement, Bachar al-Assad et son clan ne sont pas en retrait. La barbarie de ce régime est plus que jamais à l’œuvre, grâce à ses appuis extérieurs.

Alors qu’elle est évoquée, y aura-t-il une « bataille de la reconstruction » entre Russes et Turcs, par exemple, en Syrie ?

Ce narratif a été imposé par Bachar al-Assad et Vladimir Poutine pour laisser penser que la guerre était finie et qu’ils en étaient les vainqueurs. C’est un déni du réel et une entreprise de propagande et de désinformation. La « reconstruction » n’est pas à l’ordre du jour dans un pays à feu et à sang, au cœur d’un conflit devenu désormais régional. L’enjeu, aujourd’hui, est moins celui de la bataille de la reconstruction que celui de la bataille de l’information.

Propos recueillis par Stanislas Tain

Marie Peltier

Historienne et chercheuse spécialiste de la Syrie et des questions liées au complotisme.