Des divergences croissantes au sein du groupe d’Astana sur la Syrie

Alors que l’Etat islamique est sur le point d’être défait, Russes, Iraniens et Turcs affichent leurs dissensions au grand jour.

Au cours des trois dernières semaines, les forces syriennes, appuyées par l’armée de l’air russe, ont bombardé de manière croissante et intensive des villes et villages situés sur l’autoroute Alep-Damas ou à proximité de celle-ci, en particulier les villes de Maarat al-Numan et Khan Cheikhoun ainsi que leurs environs. Ce qui constitue la plus grave escalade militaire à Idlib, depuis l’accord conclu entre Moscou et Ankara en septembre 2018 et la prise de contrôle de la zone, en janvier 2019, par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), ex-Front al-Nosra.

En réaction, le groupe djihadiste a lancé deux attaques sur des positions et des forces favorables au régime. Dimanche 3 mars, à l’aube, une unité spécialisée d’Ansar al-Tawhid et un groupe de combattants tchétchènes ont attaqué un poste de contrôle situé à Massasneh, au nord de Hama, dans lequel environ vingt soldats du régime auraient été tués. Le même jour, une unité de HTS lançait un assaut contre un poste de contrôle pro-Assad, dans la région du Mont Turkmène (gouvernorat de Lattaquié), tuant quatre soldats de l’armée syrienne ainsi qu’un ressortissant iranien.

En outre, des sources locales rapportent que la Turquie a menacé la Russie et l’Iran de se retirer de l’accord d’Astana, en raison de l’agression syrienne sur la région d’Idlib. Il semblerait qu’Ankara ait autorisé le Front nationale de libération (FNL), un rassemblement de groupes armés radicaux soutenus et dirigés par la Turquie, à exercer des représailles contre les forces syriennes. Ces développements dans le nord-ouest de la Syrie surviennent à un moment où le pays se trouve à un carrefour diplomatique qui définira la dynamique à venir du conflit : vers un processus de réconciliation et de réunification, ou vers une nouvelle phase d’affrontements armés.

Echec de l’accord d’Idlib

Ces dernières semaines, un certain nombre d’événements ont fait craindre que les dissensions croissantes, au sein du groupe d’Astana, ne conduisent à de nouveaux blocages diplomatiques et à des tensions sur le terrain, chaque pays cherchant à préserver ses propres intérêts en Syrie et dans la région. Le Nord-Ouest (Idlib), d’abord, est devenu un sujet de désaccord entre la Russie et la Turquie. Dernièrement, la première a demandé à la seconde de respecter ses engagements, au titre du mémorandum conjoint sur la désescalade à Idlib, tel que stipulé dans l’accord de septembre 2018.

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Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a ainsi déclaré à l’agence de presse koweïtienne (KUNA) : « Certains foyers de présence terroriste demeurent dans le pays. Il s’agit tout d’abord de la zone de désescalade d’Idlib, où la plupart des territoires sont contrôlés par des activistes le groupe Hayat Tahrir al-Cham, qui effectue des raids provocateurs contre des civils, des militaires russes et syriens. Dans ce contexte, il est nécessaire de continuer à lutter efficacement contre le terrorisme. Nous encourageons nos partenaires turcs à respecter leurs engagements en vertu du mémorandum du 17 septembre 2018 et stabiliser la situation à Idlib. »

Autre point de tension entre la Russie et la Turquie, la « zone de sécurité » que le président Erdogan veut imposer à l’est de l’Euphrate, afin de repousser les forces kurdes qu’Ankara considère comme terroriste. Les Turcs ont d’abord tenté de convaincre les Etats-Unis de la nécessité de créer cette zone tampon, sous contrôle turc, après l’annonce par le président Trump du retrait des troupes américaines en décembre 2018. Mais aujourd’hui, l’administration américaine, sous la pression publique et craignant que les troupes turques ciblent les forces et les populations kurdes, tente de mettre en place une telle zone de sécurité sous le contrôle de troupes de l’OTAN et/ou de troupes franco-britanniques. Ce qui empêcherait les Turcs d’entrer dans le nord-est de la Syrie, mais également le régime syrien de reprendre le contrôle de sa frontière de ce côté du pays.

En outre, lors de la dernière réunion du groupe d’Astana à Sochi (Russie), le 14 février dernier, Vladimir Poutine a refusé d’approuver la création d’une telle « zone de sécurité » par Ankara, tout en renouvelant son soutien à un territoire syrien entièrement sous contrôle d’Assad. Moscou a souligné le rôle potentiellement important de l’accord d’Adana, signé en 1998 par la Syrie et la Turquie, qui selon elle doit suffire à rassurer les autorités turques sur la sécurité de leur frontière avec la Syrie. Les Russes insistant également sur le fait que Damas devrait être impliquée dans les discussions et la mise en œuvre – principalement par le contrôle des frontières -, ce qu’Ankara rejette.

Tensions croissantes entre la Russie et l’Iran

Les tensions montent également entre la Russie et l’Iran, les deux principaux alliés du régime depuis 2011, et leurs intérêts particuliers pourraient devenir de plus en plus divergents. Après leur récente réunion au Kremlin, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a déclaré que le président russe avait « montré sa compréhension des besoins de sécurité d’Israël », dans le contexte de la présence de l’Iran en Syrie. Avant de déclarer que « le retrait complet de toutes les forces iraniennes de Syrie est un objectif commun » d’Israël et de la Russie.

Cette sortie du Premier ministre israélien, fraîchement accueillie à Téhéran – et plus particulièrement au sein des Gardiens de la Révolution -, coïncide avec la visite du président Bachar al-Assad à Téhéran, où il a rencontré le Guide suprême, Ali Khamenei. Et où les liens étroits entre les deux pays ont été réaffirmés par les deux parties. L’Iran a d’ailleurs récemment augmenté ses lignes de crédit pour la Syrie et envisage de renforcer ses relations économiques avec Damas. Notamment grâce à des projets tels que l’ouverture de nouvelles routes reliant l’Iran à la Syrie via l’Irak, ou la relance d’un projet de chemin de fer, toujours à travers le territoire irakien.

Entre l’accord dysfonctionnel Russie-Turquie sur la zone démilitarisée d’Idlib – qui n’a pas amélioré la situation dans la province du nord-ouest syrien -, la décision des Etats-Unis de retirer ses forces de Syrie – ajoutant une complexité supplémentaire au conflit et laissant la Russie, la Turquie et l’Iran dans l’incertitude quant au sort des Kurdes et des territoires situés à l’est de l’Euphrate -, et l’incapacité des trois pays à s’accorder sur la composition d’un comité constitutionnel, maintenant considéré comme le principal obstacle à la poursuite du processus politique syrien, il apparaît que les lacunes politiques au sein du groupe d’Astana sont de plus en plus difficiles à combler.

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Chacun des trois pays se rétracte maintenant sur ses intérêts spécifiques et sa stratégie en Syrie, créant ainsi les bases d’une nouvelle dynamique d’affrontement. Reste à voir comment le régime syrien manœuvrera entre les différentes volontés. Pour le moment, Bachar al-Assad profite de ces dissensions, réaffirmant le pouvoir de son régime dans un sud soi-disant réconcilié, et préparant l’offensive sur la région d’Idlib, majoritairement contrôlée par les djihadistes de HTC, en faisant pression sur les négociations avec les Kurdes. L’Iran devra de son côté réagir aux opérations israéliennes contre ses milices, ce qui pourrait éventuellement conduire à un affrontement direct sur le territoire syrien.

De quoi mettre en échec les projets de la Russie, qui compte voir le régime syrien reprendre le plein contrôle du territoire, et conduire potentiellement à un affrontement entre Moscou et Téhéran. Le conflit syrien entre ainsi à l’évidence dans une nouvelle phase, au cours de laquelle les pouvoirs régionaux et internationaux détermineront, plus encore qu’avant, l’agenda et l’avenir du peuple syrien.