Yémen : dans Hodeïda assiégée, « les gens ont peur de sortir »

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13.06.2018

La prise d’assaut de la ville portuaire par l’Arabie saoudite, ce matin, pourrait semer le chaos humanitaire et faire 250 000 victimes selon l’ONU.

Tôt dans la matinée, l’Arabie saoudite a commencé à prendre d’assaut Hodeïda, la quatrième plus grande ville et premier port du Yémen (est), afin de chasser les rebelles houthistes qui s’y trouvent. Tout sauf une surprise ; le week-end dernier, déjà, les Emirats arabes unis (EAU) – membres de la coalition emmenée par Riyad qui lutte contre ces combattants chiites – avaient enjoint aux personnels humanitaires étrangers de quitter la zone. Ce qu’ils ont fait, tout en assurant que des équipes locales continueraient d’assurer les livraisons et l’aide humanitaires. « Nous avons l’intention de rester et d’assurer notre mission » assurait, lundi, Mark Lowcock, le patron des affaires humanitaires des Nations unies (ONU).

« Nombreuses victimes »

Le Yémen, considéré comme l’un des pays les plus pauvres du monde, fait face depuis plus de trois ans à un conflit ouvert entre, d’un côté, la coalition saoudienne et, de l’autre, les rebelles Houthis – soutenus par l’Iran, la bête noire des Saoudiens dans la région. Les combats, qui ont fait jusqu’à présent plus de 10 000 morts, ont également poussé 20 millions de personnes dans une situation humanitaire catastrophique, 7 à 8 millions de Yéménites souffrant par exemple gravement de la faim. Les humanitaires et autres responsables onusiens craignent à présent une chose : que la prise d’assaut d’Hodeïda, par où transite une grande majorité des importations du pays, ne vienne aggraver encore un peu plus le bilan humanitaire.

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« Plus de 30 frappes aériennes ont eu lieu en 30 minutes ce matin autour de la ville. Certains civils sont pris au piège, d’autres sont forcés de fuir leur maison. Nous pensions que la situation à Hodeïda ne pouvait pas être pire, mais malheureusement nous nous sommes trompés » affirme Jolien Veldwijk, le directeur de Care au Yémen. « Cette attaque risque de faire de nombreuses victimes [250 000 selon l’ONU, ndlr] et de couper les approvisionnements en ressources vitales pour des millions de Yéménites. Certaines parties de la population pourraient connaître la famine. Les importations alimentaires ont déjà atteint les niveaux les plus bas depuis le début du conflit et le prix des produits de base a augmenté d’un tiers. »

Négociations avec l’ONU

Raison pour laquelle cette ONG, présente au Yémen depuis 1992 et l’une des rares, aujourd’hui, à y demeurer, ainsi que ses homologues, demandent aux parties au conflit de s’abstenir de toute activité militaire dans et autour de la ville et du port d’Hodeïda. « Les populations civiles sont déjà épuisées, affamées et n’ont aucun moyen de faire face à une nouvelle escalade de violences » ajoute le directeur de Care Yémen. Et Olaa, une humanitaire yéménite travaillant pour cette ONG, de faire le (tragique) rapprochement entre la prise d’assaut saoudienne et la fin du ramadan – l’Aïd, prévue pour le 15 juin -, célébrée par des millions de musulmans chaque année, en Arabie saoudite comme au Yémen.

« Habituellement, à cette période de l’année, les gens sont sur le marché pour acheter des vêtements et de la nourriture pour fêter l’Aïd. Les enfants sont heureux et comptent les jours avant cette fête. Aujourd’hui, les marchés sont vides, les gens ont peur de sortir, ils ne savent pas ce qui va arriver » regrette-t-elle.

Le 18 juin, Martin Griffiths, l’envoyé de l’ONU au Yémen, doit présenter un nouveau plan de paix pour le pays, avant une conférence humanitaire prévue à Paris fin juin. Il poursuivait, en début de semaine, ses négociations entre Abou Dabi et Riyad, tout en sachant les Emiratis opposés à quelque pourparler sous l’égide des Nations unies. Ces derniers espèrent sans doute asphyxier les Houthis, dont les forces apparaissent extrêmement étirées au Yémen – ils contrôlent par exemple la capitale, Sanaa -, afin qu’ils se rendent. Au contraire, les combattants chiites semblent enclins à des négociations avec l’ONU, et accepteraient même de placer le port d’Hodeïda sous son autorité.

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Stanislas Tain

Rédacteur en chef