Au Maroc, lutter contre la pédocriminalité : la réalité en face

Rorik Dupuis Valder s’est entretenu avec la fondatrice et présidente de « Touche pas à mon enfant », Najat Anwar.

Depuis 2004, l’association marocaine Touche pas à mon enfant s’attaque au fléau de la pédocriminalité sous toutes ses formes, des affaires d’inceste à l’exploitation sexuelle. Reconnue d’utilité publique, l’association peut compter aujourd’hui sur un important réseau de bénévoles et professionnels de divers secteurs, autant que sur l’appui du ministère de la Santé. Nous rencontrons sa fondatrice et présidente, la militante Najat Anwar.

Affaire Daniel Galvan Viña

Les hommes et femmes engagés au quotidien en faveur de la protection de l’enfance connaissent l’ampleur alarmante du phénomène, et leur combat se heurte bien souvent à une omerta culturelle tenace, quand ce ne sont pas des entreprises d’intimidation et de diffamation de la part d’intéressés en tous genres qui soutiennent les pratiques pédocriminelles ou en font commerce.

L’association Touche pas à mon enfant a œuvré sans relâche pendant plus de 15 ans non seulement pour mettre fin à la loi du silence au cœur d’une société réputée conservatrice, en organisant notamment de nombreuses campagnes de sensibilisation et de formation dans les écoles et les centres éducatifs à travers le pays, mais aussi pour faire bouger les lignes en matière de juridiction.

Najat Anwar nous explique qu’avant l’intervention de l’association auprès des pouvoirs publics, les jugements et peines réservés aux pédocriminels s’avéraient bien souvent dérisoires, les étrangers impliqués étant systématiquement innocentés, parfois contre le règlement d’une simple amende — ou par l’arrangement financier avec les familles —, alors qu’on taxait les jeunes victimes, en une incroyable inversion accusatoire relevant de la mystification freudienne, d’« incitation à la débauche ».

Par ailleurs, avec la généralisation des nouvelles technologies et le développement des réseaux sociaux, les citoyens marocains n’hésitent plus aujourd’hui à prendre le relais d’une institution centrale parfois dépassée, intervenant eux-mêmes si nécessaire, localement, preuves et vidéos à l’appui.

On aura pu mesurer cette nouvelle prise de conscience du peuple marocain avec l’ampleur des manifestations liées à l’affaire Daniel Galvan Viña en 2013 notamment, ce pédocriminel multirécidiviste de nationalité espagnole et d’origine irakienne, condamné alors à 30 ans de prison ferme par le tribunal de Kénitra, celui-ci ayant été gracié — parmi une cinquantaine d’autres détenus — à l’occasion de la Fête du Trône par le roi Mohammed VI, qui est revenu quelques jours plus tard sur sa décision sous pression de la rue.

Najat Anwar nous fait part de ses projets en cours, sur la création de cellules d’écoute et d’accompagnement des enfants abusés, au sein de services communaux, particulièrement à destination des familles indigentes qui bien souvent n’osent pas entreprendre des démarches de réparation, préférant, par tabou, taire la souffrance, ou ignorant à quel interlocuteur s’adresser formellement. Il s’agit non seulement de former des professionnels de l’enfance à cette mission de suivi et de protection des victimes, mais aussi parallèlement, de proposer des solutions de prise en charge thérapeutique pour les pédophiles.

On l’aura constaté en France, entre autres, avec les manœuvres et aberrations de l’affaire d’Outreau, par le déni insensé du système judiciaire face aux témoignages des enfants rescapés, la libération de la parole est l’une des clés de la lutte contre la pédocriminalité. D’autant plus lorsque les crimes commis impliquent des personnes influentes et haut placées, en faveur desquelles l’institution même est prête à trahir sa mission fondamentale d’équité et de vérité.

« Poisser à Marrakech »

L’an dernier, l’association Touche pas à mon enfant recueillait le témoignage d’un jeune issu d’un centre d’accueil à Tanger, celui-ci confiant avoir été pendant plusieurs années la victime d’un réseau de pédocriminels — qui inclurait également un trafic de pornographie infantile —, dont des notables espagnols. Compte tenu des différentes preuves récoltées au fil de l’enquête de police, qui a mené jusque-là à l’incarcération d’un individu et l’identification de plusieurs autres, l’adolescent n’aurait vraisemblablement pas été le seul résident du centre à avoir ainsi subi des viols à répétition, ces atrocités ayant été possibles avec la complicité de la direction de la structure notamment.

Les exemples sont malheureusement trop nombreux, au Maroc ou ailleurs, pour illustrer la prédation pédosexuelle impliquant directement des professionnels de l’enfance, membres associatifs et acteurs humanitaires — citons, entre autres, les affaires de viols et d’enlèvements liées aux organisations OXFAM et L’Arche de Zoé —, cette mauvaise publicité ne faisant qu’entretenir toujours plus la défiance populaire vis-à-vis des milieux spécialisés et discréditer par généralisation le travail de longue haleine des honnêtes gens exerçant dans le domaine.

Najat Anwar aura été ainsi l’une des premières à parler publiquement de « tourisme sexuel » au Maroc, parvenant à faire introduire la notion dans des textes de loi dès 2006, et permettant ainsi la condamnation de pédocriminels d’Europe ou des pays du Golfe notamment. L’association se sera également mobilisée, avec le soutien des médias, à l’occasion de l’affaire Luc Ferry(9), qui révélait en 2011 sur un plateau de télévision les activités pédocriminelles d’un « ancien ministre » français au Maroc, sans pour autant le nommer, ce dernier s’étant « fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons » ; une pratique vraisemblablement courante au sein d’une certaine intelligentsia fortunée comme en témoignent les quelques repentis, et beaucoup de jeunes victimes dévastées, dont on aura au mieux acheté le silence.

On le sait, les dégâts des abus sexuels sur les enfants sont irréversibles et dévastateurs sur le plan psychique, social et comportemental. La prostitution organisée qu’on nomme communément « tourisme sexuel » n’est autre que l’exploitation adulte et abominablement perverse de la misère infantile. Grâce au travail, encore timide, de sensibilisation et de pédagogie mené par les associations, les mineurs isolés qu’on entendait présenter jusque-là comme de jeunes prostitués nécessiteux, délinquants ou bons à rien, sont désormais reconnus comme des enfants vulnérables et sous emprise, en proie à une détresse affective extrême, ceux-ci ayant souvent été à l’origine victimes d’inceste ou de violence familiale.

La dérive et l’emprise de la prostitution — parfois même avec la complicité dramatique de parents inconscients pour lesquels l’argent l’emporte sur toute espèce de dignité et d’humanité —, mènent inévitablement ces jeunes, à terme, à la névrose, la dépression, la toxicomanie, l’autodestruction et, plus dangereux encore, la reproduction systématique des sévices qu’ils ont subis, du fait d’un manque d’accompagnement éducatif, social et psychologique viable.

Fin de l’impunité

Plus sordide encore, les rapts, détournements, locations et achats d’enfants (souvent des zones rurales et milieux de grande précarité) en vue d’alimenter, en plus de trafics de pédopornographie ayant désormais cours sur le dark web, des filières internationales de traite d’êtres humains — dont on estime les bénéfices à plusieurs milliards de dollars —, par lesquelles des clients avertis d’Europe abusent à leur guise de jeunes gens, maintenus en captivité et dans l’addiction aux drogues dures par des proxénètes et maîtres-chanteurs, avant d’être abandonnés à leur majorité, livrés à la mort ou à la pire des souffrances s’ils ne sont pas enrôlés à leur tour comme rabatteurs (voir à ce sujet le reportage télévisé de France 3 Viols d’enfants : la fin du silence ? et le documentaire de Karl Zéro consacré à l’affaire des CD-ROM de Zandvoort).

Face à ce fléau silencieux qui tient autant de l’ignorance des uns que de la complaisance des autres, l’action du milieu associatif et la rigueur des structures de l’aide sociale à l’enfance s’avèrent plus nécessaires que jamais devant l’étendue souterraine des phénomènes de pédocriminalité, qui constituent, bien avant l’épidémie actuelle de Covid-19, une évidente priorité de salubrité publique.

Si les membres de l’association Touche pas à mon enfant œuvrent bénévolement au quotidien, en termes de prévention, de communication, de soin et d’éducation, par leur mobilisation à toute épreuve et grâce à l’initiative courageuse de personnalités comme Najat Anwar, l’on souhaite à l’institution marocaine de redoubler d’ambition, d’autorité et d’inventivité pour faire du royaume une terre de protection et d’intransigeance face à la prédation adulte, un magnifique pays que les âmes de bonne volonté auront fièrement contribué à débarrasser de cette épidémie criminelle. Pour tous les enfants du Maroc, quels qu’ils soient.

Au vu des diverses opérations de purge menées ces derniers mois par les services marocains avec la collaboration des forces de police internationales, le message est lancé : fin de l’impunité pour les prédateurs — quels qu’ils soient. Les réseaux se délitent tôt ou tard, les couvertures tombent, se déchirent, les hommes parlent et la vérité finit toujours par remonter à la surface. Que le monde tire ses intérêts de tout ce qu’il veut, mais que ça se passe entre adultes consentants. Si la justice des institutions s’avère insuffisante, c’est celle des hommes qui prévaudra ; la rue connectée s’en chargera, se saisissant des dossiers sensibles sans aucune espèce de mondanité protocolaire. Et ça n’est qu’un début.

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