La bande de Gaza devant le « vide financier humanitaire »

Les Etats-Unis ont commis « une violation de principes essentiels » en annulant l’aide aux Palestiniens, affirme Refugees International.

2018 restera dans les annales comme l’année où les Etats-Unis ont tourné le dos à la Palestine. Financièrement surtout. En août dernier, l’administration Trump annonçait par exemple qu’elle annulait quelque 200 millions de dollars d’aide destinés à la Cisjordanie et à la bande de Gaza. Un peu plus tôt, en janvier, Washington réduisait la contribution américain à l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), de 125 millions de dollars à 60 millions de dollars. Une coupe franche, par rapport à l’exercice 2017 – les Etats-Unis ont alloué quelque 360 millions de dollars à l’agence onusienne l’an dernier -, due à la volonté de Donald Trump d’attribuer ces fonds à des « projets prioritaires ». Autrement dit : la situation en Palestine – et, surtout, à Gaza – ne mérite plus grand intérêt. Un constat froid, qui colle parfaitement avec le tropisme pro-israélien du chef d’Etat américain, aux conséquences catastrophiques.

« Conséquences les plus dramatiques »

Voilà ce que conclut Refugees International (RI), une organisation humanitaire indépendante basée à Washington, qui a mené une enquête de terrain en Palestine afin d’évaluer les conséquences de la politique américaine. L’équipe dépêchée sur place, n’ayant pu se rendre à Gaza, faute d’autorisation, a dû se contenter d’entretiens avec des travailleurs humanitaires et des habitants du territoire gazaoui. Qui, rappelle l’organisation, « depuis plus d’une décennie, fait l’objet d’un blocus socio-économique, qui a exacerbé [ses] besoins humanitaires et entravé [son] développement économique ». Si bien qu’aujourd’hui, « quelque 2 millions de personnes sont effectivement prises au piège dans un espace de 140 miles carrés [environ 220 kilomètres carrés, ndlr], sans un accès fiable à l’eau potable, à la nourriture ou à des soins médicaux. » Et, désormais, avec une aide humanitaire internationale – « bouée de sauvetage »des Gazaouis, selon RI – claudiquante.

« La situation économique et sociale à Gaza est en déclin depuis plus d’une décennie, mais elle s’est détériorée de façon exponentielle ces derniers mois pour atteindre un point critique. La frustration accrue alimente les tensions croissantes qui ont déjà commencé à se transformer en troubles et à retarder le développement humain de l’importante population de jeunes dans la région », affirmait la Banque mondiale en septembre dernier, dans un rapport sur la situation économique à Gaza.

Les multiples coupes dans l’aide américaine aux Palestiniens, perçues comme une « série d’actes provocateurs et nuisibles » par le sénateur démocrate Patrick Leahy, « affecteront, bien sûr, les personnes vulnérables dans toutes les zones d’opérations de l’UNRWA », explique le rapport publié par RI. Même si, poursuit-il, « Gaza subira sans doute les conséquences les plus dramatiques ». L’enclave palestinienne a effectivement le plus grand nombre d’élèves confiés aux écoles de l’agence onusienne, ainsi que le plus grand nombre de patients ayant recours à ses services de soins (environ 4 millions de visites par an selon RI). « L’UNRWA n’étant plus en mesure de maintenir ce niveau d’appui, les habitants de Gaza devront de plus en plus se tourner vers d’autres organisations humanitaires, elles-mêmes surchargées et constamment sous-financées », pointe également du doigt l’organisation américaine.

« Prévenir une crise humanitaire »

Celle-ci de rappeler, tout de même, que l’aide humanitaire reste « volontaire ». « Mais lorsqu’elle est fournit, elle doit respecter les principes (entre autres) d’impartialité et d’indépendance, c’est-à-dire qu’elle doit être fondée sur les besoins et doit être autonome par rapport aux objectifs politiques », ajoute RI dans son rapport. En d’autres termes : les Etats-Unis, en annulant l’aide aux Palestiniens, ont commis « une violation de ces principes essentiels », puisque Donald Trump, ce faisant, espérait contraindre l’Autorité palestinienne et le Hamas – le mouvement islamiste à la tête de la bande de Gaza – à s’asseoir à la table des négociations avec Israël. A la place, la politique ouvertement pro-israélienne du locataire de la Maison-Blanche n’a vraisemblablement fait que renforcer la haine des Gazaouis à son égard. Et a créé un « vide financier humanitaire » dans lequel certaines puissances pourraient s’engouffrer.

Le Qatar, fidèle soutien du Hamas, a par exemple dores et déjà décidé d’aider l’enclave palestinienne. La semaine dernière, Mohamed el-Emadi, le représentant du comité qatarien pour la reconstruction de Gaza, a acheminé 15 millions de dollars en liquide à l’intérieur du territoire, afin de payer le salaire des fonctionnaires du mouvement islamiste. En tout, le petit émirat, riche de ses ressources gazières, versera trois mois de salaires aux 40 000 Gazaouis employés dans les services publics (soit quelque 90 millions de dollars). Une aubaine pour les habitants de l’enclave palestinienne – où le taux de chômage culmine à 50 % -, qualifiée de « pas décisif » par le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, qui a autorisé Doha à financer le Hamas afin de « prévenir une crise humanitaire » à Gaza. Qui a pourtant déjà lieu. Et pourrait même s’intensifier, si les montées de violence du week-end dernier débouchaient sur une autre guerre entre Israël et le Hamas.

Nickolay Mladenov est le coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix au Moyen-Orient.

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