Dans le Golfe, « le problème numéro un à régler est Mohamed ben Salman »

Selon Sébastien Boussois, spécialiste du Moyen-Orient, le prince héritier saoudien pourrait grandement déstabiliser la région.

Seul l’avenir dira si le 5 juin 2017 entrera ou non dans les livres d’Histoire. Ce jour-là, l’Arabie saoudite, suivie par les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte, rompait ses liens (diplomatiques, économiques, etc.) avec le Qatar. Sanctionnant ainsi le rôle (supposé) du petit émirat dans le financement du terrorisme, et ses liens (avérés) avec l’Iran, la bête noire des Saoudiens. Depuis, l’unité au sein du Conseil de coopération du Golfe, déjà claudiquante, a officiellement volé en éclats. Comme l’a d’ailleurs prouvé la dernière réunion de ses membres, en décembre dernier, à laquelle l’émir du Qatar a refusé de se rendre.

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Problème : la région du Golfe, placée au cœur d’une vaste poudrière moyen-orientale où s’affrontent, indirectement, Saoudiens et Iraniens, charrie de nombreux intérêts géostratégiques contraires. Que la crise entre Doha et Riyad n’a fait qu’exacerber. Et selon Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques et spécialiste du Moyen-Orient, « l’Histoire pourrait bien retenir que l’isolement du Qatar, le 5 juin 2017, fut le point de départ d’une vaste déstabilisation régionale. » A moins que la région du Golfe ne retrouve finalement une certaine unité.

Alors que vient de paraître son dernier ouvrage sur le sujet, Pays du Golfe, Les dessous d’une crise mondiale (Armand Colin, Paris, 2019), il a accepté de revenir pour Le Monde arabe sur le différend entre le Qatar et l’Arabie saoudite.

LMA : Au-delà des prétextes de façade invoqués par Riyad en rompant ses relations avec Doha (soutien au terrorisme, rapprochement avec l’Iran, etc.), quelles sont les raisons fondamentales de ce divorce ?

Sébastien Boussois : Elles sont multiples et de longue date. La crise n’est pas survenue de nulle part le 5 juin 2017. En réalité, il y a une rivalité historique, depuis l’indépendance du Qatar en 1971, entre la dynastie des Saoud en Arabie saoudite et celle des Al Thani au Qatar. Alors que l’émirat se lançait dans les années 1990 dans une grande opération de développement tous azimuts – énergétique, économique, éducatif, etc. -, à travers notamment la « Qatar National Vision », l’Arabie Saoudite se contentait de vivre sur le fruit de la rente pétrolière sans envisager de modernisation du pays ni de son économie.

Evidemment, alors que le Qatar commençait à rayonner à l’international grâce à une stratégie d’investissements mondiaux très offensive, Riyad subissait de plein fouet les contrecoups de la baisse du prix du baril de pétrole, sans compensation aucune. Petit à petit, le Qatar a développé un soft power qui a irrité l’Arabie saoudite. L’élève turbulent qatari s’était battu pour son indépendance, ce n’était certainement pas pour retomber dans le giron saoudien, contrairement à Bahreïn et au Yémen d’avant guerre, par exemple.

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Leurs visions géopolitiques divergent également largement. Pour des raisons stratégiques et idéologiques, le Qatar s’est rapproché des Frères musulmans au moment des « printemps arabes », en les soutenant notamment dans une politique d’alternative démocratique, comme en Egypte, en Libye et ailleurs. Alors que pour Riyad, la confrérie demeure l’ennemi à abattre, ce qu’elle a fait notamment en Egypte malgré la révolution. Le rapprochement pragmatique de Doha avec l’Iran, même s’ils sont loin de partager les mêmes analyses régionales – notamment sur la Syrie -, a fortement déplu à Mohamed ben Salman [le prince héritier saoudien, aux manettes dans tous les dossiers importants, ndlr], qui, ne pouvant directement viser Téhéran sans risquer l’embrasement, a lancé un avertissement via Doha.

Il y a, selon vous, des raisons un peu plus personnelles, qui intéressent la relation qu’entretiennent les Etats-Unis avec les pays du Golfe. Pouvez-vous en dire plus ?

Il y a effectivement des affaires d’intérêt personnel, comme celle qui intervient dans la course à la Maison-Blanche, en 2016, où Saoudiens et Emiratis proposent à Donald Trump leurs services. En 2017, l’envoyé spécial de Donald Trump, Jared Kushner, afin de régler une affaire immobilière peu rentable, s’adresse au Qatar pour renflouer ses caisses, mais se voit refuser un près d’un demi-milliard de dollars par Doha. Scandalisé qu’on ait pu lui dire non, le gendre du président américain rentre à la Maison-Blanche et pousse alors Donald Trump à isoler le Qatar.

Selon de nombreux analystes, la crise du Golfe serait en partie due au jeune âge et au caractère très impulsif du prince héritier saoudien…

Tout le personnel politique de la région est très jeune, à commencer par Mohamed ben Salman, effectivement, le plus inexpérimenté de tous. Cela pousse à l’impulsivité et à la fougue. En réalité, le prince héritier saoudien n’a pas été préparé pour diriger, mais a déjà été adoubé par les Etats-Unis ; il n’était pas dans la ligne de succession et personne n’avait vraiment pensé à lui pour diriger le pays. Son poste clé de ministre de la Défense a rapidement bousculé les conventions. Alors que dans les pays du Golfe, la transition du pouvoir se fait toujours de manière graduelle, Mohamed ben Salman a bouleversé la donne.

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Les purges enclenchées, tout comme la guerre ouverte au Yémen et, enfin, la crise avec le Qatar témoignent d’une vraie « révolution de palais » à Riyad. C’est un « big bang stratégique » qui est en train de s’opérer en Arabie saoudite et les dommages collatéraux sont déjà importants. Mohamed ben Salman a bien compris qu’il fallait réformer profondément le pays de l’intérieur pour poursuivre sa stratégie de sécurisation ; il a bien compris qu’il ne pourrait diriger un pays plongé dans des dérives obscurantistes, ni continuer de se renforcer face à son ennemi juré qu’est l’Iran, tout en gardant le soutien américain. Depuis, la région est déstabilisée.

L’Arabie saoudite peut-elle encore prétendre au rôle de « patronne du Golfe » après cette crise et toutes ses conséquences ?

C’est une grande question. Elle peut continuer, sur la forme, à le prétendre, tant que les Etats-Unis le décideront. Malgré toutes les affaires qui pèsent sur Mohamed ben Salman, depuis celle du Qatar jusqu’au meurtre du journaliste d’opposition saoudien Jamal Khashoggi, le prince héritier est toujours là et Riyad toujours leader régional face à l’Iran. Sur le fond, en revanche, tout va mal pour l’Arabie saoudite, en dépit du soutien indéfectible de son allié américain. L’économie n’est pas viable sur le long terme ; la révolution de palais qui a provoqué l’attentat raté contre Mohamed ben Salman, l’été dernier, l’a à la fois déstabilisé et rendu encore plus paranoïaque et sans scrupules ; la tragédie du Yémen commence enfin à faire réagir la communauté internationale.

Quid de l’avenir du Conseil de coopération du Golfe ?

Depuis le blocus et la mise au ban du Qatar, en juin 2017, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) n’a plus aucun sens. L’union économique a été compliquée et il n’y a jamais eu d’union monétaire. Le CCG brillait par son intégration mondiale et son rôle de stabilisateur de la région. Chacun avait son rôle, dont le Koweït et Oman, qui servaient de modérateurs pour les crises locales.

Malheureusement, le Conseil semble au bord de l’agonie, et le Koweït a même perdu de son influence pour résoudre les crises internes. Bientôt deux ans de crise, et aucune solution pour libérer le Qatar de cette situation, dont il a pourtant réussi à se sortir, économiquement et diplomatiquement. Depuis cet enfermement, le Qatar tente même d’endosser ce rôle de médiateur régional tant convoité, en soutenant des pays en difficulté, au nom de la stabilité et d’alliances pragmatiques, comme la Palestine et la Turquie notamment.

Vous évoquez un « jeu de dominos » et une « nouvelle guerre froide » à propos de la crise du Golfe. Qu’entendez-vous par-là ?

Nous sommes face à deux blocs et rien ne bouge. Ce qui est peut-être mieux d’ailleurs. D’un côté, Riyad, soutenue par Washington depuis le Pacte du Quincy en 1945 [qui scelle officiellement l’entente « pétrole contre sécurité », décidée en réalité bien avant, ndlr], qui dicte sa vision régionale, embrassée par l’Egypte, Bahrein et les Emirats arabes unis. De l’autre, l’Iran et ses alliés de circonstance que sont le Qatar, pour le moment, et la Turquie. Or on sait que lors des guerres proxi [par procuration, ndlr], les choses peuvent dégénérer, comme en Libye, en Syrie ou au Yémen notamment. Pour rappel, au temps de la guerre froide, c’était les terrains « tiers » qui payaient le prix fort de ces tensions.

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De plus, le retrait américain de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA) et l’isolement conséquent de Téhéran ont de quoi inquiéter. Alors que le pays respectait les termes de l’accord, Washington a décrété, avec le soutien évident de l’Arabie saoudite et d’Israël, de blacklister de nouveau le pays. Ce qui selon moi ne fera qu’augmenter la pression sur les Iraniens, les jeunes en particulier, et n’affaiblira ni les Gardiens de la révolution [ou Pasdaran, membres très influents du pouvoir iranien] ni les corrompus du régime de tous bords.

Que faudrait-il faire, selon vous, pour pacifier la région du Golfe ?

Selon moi, le problème numéro un à régler reste celui de Mohamed ben Salman. Il charrie un ensemble de problèmes qui, à long terme, s’avéreront dramatiques pour la région. Le Qatar n’étant pas, à mon sens, la principale issue de Riyad. Le meurtre avec préméditation du journaliste Jamal Khashoggi a, par exemple, entaché une fois encore le long chemin censé conduire le prince héritier à la fonction suprême. Du déni aux hésitations, jusqu’à la reconnaissance de sa propre responsabilité dans cet assassinat à distance, Riyad a alors vu son leadership ébranlé, tandis que la Turquie menait la danse. Pendant ce laps de temps, plus personne ne parlait ni de l’Iran ni de la crise du Golfe.

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Il faudrait également que soit relancé le Conseil de coopération du Golfe, voire proposée une nouvelle union politique régionale, ainsi que l’a fait le Qatar, condamnant le fait que d’autres institutions comme la Ligue arabe ou la Ligue islamique mondiale aient leur siège soit en Egypte soit en Arabie Saoudite. Car l’histoire pourrait bien retenir que l’isolement du Qatar dès 2017 fut le point de départ d’une vaste déstabilisation régionale. Il semble dès lors urgent que la communauté internationale trouve une solution pour apporter la paix dans le Golfe, garde-fou de notre propre sécurité.

A la place, les Occidentaux, par un mélange de cupidité et de veulerie, sont en train de laisser s’installer tout doucement l’une des pires dictatures que le monde arabe ait probablement connue depuis la décolonisation, et qui sera notre cauchemar pendant des décennies si l’on n’arrête pas Mohamed ben Salman. 

 

Propos recueillis par Stanislas Tain