Qatar 2022 : la première Coupe du monde de football dans un pays arabe doit ouvrir une nouvelle ère dans la région

« Grâce à l’organisation d’événements planétaires, les pays arabes font évoluer lois et traditions. »

C’est le Qatar qui sera au centre de l’attention en 2022 car il y aura pour la première fois de l’histoire une Coupe du monde de football qui se tiendra dans un pays arabe. C’est un événement suffisamment rare dans l’histoire d’une région, prise entre crise et instabilité permanente depuis des décennies, pour en soulever la teneur à haute valeur ajoutée et s’en réjouir à minima. Le monde arabe sera pour une fois presque tout uni autour du sport le plus populaire du monde et le plus grand événement planétaire. Des milliards d’individus auront les yeux rivés quotidiennement pendant un mois sur le tournoi.

Les processus d’attribution de la FIFA couronnent non seulement manifestement le meilleur dossier de candidature qui leur est proposé, mais ont très bien compris aussi que leur choix était souvent lourd de conséquences géopolitiques. Les membres de la Fédération prennent aussi leurs décisions afin de lancer un signal, donner un message d’espoir dans des régions moins attendues, et permettre que certains pays profitent des projecteurs pour aussi accélérer leur développement dans de nombreux domaines. Si au-delà des rumeurs, des choses se tramaient clairement en sous-main, l’institution serait à l’arrêt, en refonte ou en faillite. Or, il n’en est rien.

Tous les quatre ans, la Coupe du monde surgit avec son lot de surprises et de polémiques. Après l’attribution à la Russie de l’organisation en 2018, que quelques-uns ont contesté, voulant dénoncer par là-même le manque de démocratie et tant d’autres choses, les vrais fans de football se sont avant tout réjouis de la Coupe du Monde organisée par Moscou s’en contre-fichant bien de la politique. Quid des critiques tardives à l’égard de la Chine à l’approche de JO d’hiver en 2022 également et qui ne fait pas une once de reconnaissance d’un vrai problème de droits de l’homme à l’égard des Ouïgours alors que le Qatar cherche à améliorer une situation qui n’avait déjà strictement rien à voir ? 

Protection des travailleurs

A tort ou à raison. Du pain et des jeux avant tout, des critiques à géométrie variable ensuite. On peut appeler au boycott, au scandale, et après ? On peut aussi miser sur les évolutions d’un pays, des évolutions contraintes et induites par le jackpot d’une telle organisation pour faire passer un message. Depuis que le Qatar a été choisi par la FIFA, c’est un déluge de critiques et d’attaques qui pleuvent dessus, et qui ont poussé Doha dans ses retranchements. Oui, dans le Golfe, tout est à faire. Mais le pire serait de le nier, ne rien faire ou faire comme si. Alors que grâce à la Coupe du monde, tout comme les Emirats arabes unis avec l’Exposition Universelle 2021, on le constate : les pays concernés sont contraints de s’adapter et de faire évoluer lois et traditions.

Personne ne gagne à la politique de l’autruche. Sainement, cela pousse à une forme de compétition entre tous les pays voisins dans le Golfe mais tous n’y concourent pas à parts égales. Alors que l’Arabie saoudite s’empêtre dans sa Vision 2030 accumulant les camouflets en termes de droits humains depuis des années, qu’Abou Dabi fait tout pour se faire oublier en matière de droit du travail et surtout de fiscalité pas très transparente, le Qatar, attaqué de toutes parts sur les droits des ouvriers qui travaillent sur place à la Coupe du monde depuis dix ans, n’a pas le choix que d’évoluer. Et c’est tant mieux.

Le petit émirat a commencé par abandonner la kafala, ce système de parrainage économique moyen-âgeux du travailleur. Car personne ne le laissera tranquille jusqu’à la finale. On le sait, le monde arabe n’est pas sur le même degré de démocratisation que le nôtre, et les pays du Golfe avancent à leur rythme dans différents domaines, pour lesquels ils sont tout à fait critiquables sur nombre d’aspects. Le pire résultat de l’attribution de tels événements mondiaux (Exposition universelle comme Coupe du monde) serait qu’aucun de ces pays ne tire de conséquences de ces attaques, quand elles sont fondées. Sur l’absence de législation du travail et de protection des travailleurs sur place, elles l’étaient. Aucun pays du Golfe n’en disposait. 

Pendant que des milliers d’ouvriers meurent sur les chantiers pharaoniques à Dubaï, de nombreux autres sont morts au Qatar – mais Doha en a tiré des leçons. Désormais, un bureau de l’Organisation Internationale du Travail est en charge d’aider le pays à installer et faire appliquer une législation en matière de droits du travail, que les entreprises privées peinent encore parfois à faire respecter. Quel autre pays dans le Golfe ? Aucun. Depuis 1993, le Qatar a organisé plus de 450 événements sportifs de renommée internationale. Obtenus comment ? Par la main et la grâce de Dieu ? Non. Sur la base de dossiers sérieux.

Secteur privé

Certes, chaque jour amène son lot de polémiques : les joueuses de volley-ball accusées de vouloir jouer en bikini – un règlement de la fédération internationale de ce sport qui n’était pas à jour sur la tenue habituelle des joueuses en réalité -, les chiffres du nombre de morts en dix ans sur les chantiers « du Qatar » – sans prendre en considération les taux de mortalité respectifs des populations concernées dans leurs propres pays, leurs origines, la situation climatologique spécifique du Golfe. Tous ces micro-pays disposent d’une population faible, une forte immigration, et aspirent à des événements mondiaux qui nécessitent une immigration économique comme l’Europe a connu dans les années 1970. Combien sont morts dans les mines, les usines, le travail harassant de la reconstruction de l’Europe ?

Encore aujourd’hui, chaque année, ce sont 200 morts par an en France d’accidents du travail, soit sur dix ans 2 200 personnes, 78 000 blessés graves, 2600 maladies professionnelles reconnues, et le tout sur un volume de chantier largement inférieur aux chantiers du Qatar. Rappelons enfin que la majorité de ces derniers sont sous maîtrise d’oeuvre de sociétés pour la plupart françaises. Ce sont donc elles qui doivent aussi aider à ce que le secteur privé, dans son ensemble, applique la nouvelle législation.

Chaque chose en son temps, chaque lieu pourvu qu’il le veuille peut évoluer dans le sens d’une meilleure dignité humaine. Le Qatar comme d’autres pays n’auraient aucun intérêt à s’enfermer dans le passé. Et sous pression, il a déjà œuvré de façon à répondre aux critiques. Boycotter une Coupe du monde n’aura aucune efficacité – comme beaucoup de boycotts. Dialoguer et convaincre a toujours été plus efficace. Et il faut le faire avec tous les pays qui s’emparent de tels événements mondiaux : cela vaut pour la Russie, pour la Chine, pour les Emirats arabes unis, ou pour l’Arabie saoudite. Même s’il y a sans doute des « gros » pays que l’on craint plus que d’autres.

 

Crédits photo : Inauguration, le 16 mai 2019, du stade Al-Wakrah au Qatar.

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