La Tunisie entre espoirs et inquiétudes

Depuis 9 ans, la transition démocratique, en Tunisie, est jalonnée de conflits opposant révolution et contre-révolution.

En Tunisie, si les premières élections libres de 2011 ont consacré la victoire des partis opposés à l’« Ancien Régime », celles de 2014 sont apparues comme une revanche de ceux qui ont dominé la scène politique depuis plus d’un demi-siècle. Mais la coalition Nida-Ennahda (Destourienne-islamiste) détenant la majorité absolue au Parlement, a échoué dans sa politique économique et sociale. Le primat du politique, l’impunité des responsables des malheurs du passé et le partage des postes et des privilèges entre les « coalisés » ont relégué au second plan la lutte contre le chômage, l’inflation et les inégalités sociales et régionales.

Le faux compromis

Le projet de Réconciliation proposé a torpillé la justice transitionnelle. La détérioration continue de l’économie a aggravé la situation sociale déjà précaire d’une bonne partie de la population. L’influence grandissante des réseaux économiques parallèles, voire mafieux, et les scandales ou soupçons de corruption touchant des personnalités politiques et des hommes d’affaires influents, ont accru la méfiance et généré une désaffection de la population à l’égard d’une classe politique minée par ses querelles, son incapacité et ses déboires.

Le premier tour de l’élection présidentielle de 2019 a vu la victoire de deux candidats non issus des rangs de l’establishment politique. Mais il a aussi révélé que ce peuple, pris pour une masse endormie, est capable de surgir là où on ne l’attendait pas.

Le sursaut comme volonté : vote contestataire et vote protestataire

Le principal soutien de Kaïs Saïed, vainqueur du premier tour, se compose de jeunes diplômés au chômage. Ils contestent non seulement les politiques menées jusque-là mais tout le système qui impose aux damnés de la terre de demeurer tels éternellement. Ils se révoltent contre ce mode d’organisation et de fonctionnement politique et économique caractérisé par le clientélisme, la corruption, l’évasion fiscale, les privilèges et les inégalités structurelles, l’impunité, l’élitisme, le centralisme jacobin…Ils désirent renverser la pyramide en faisant des conseils locaux la base du pouvoir.

Le deuxième vainqueur, Nabil Karoui, magnat de la presse avec sa chaine de télévision « Nessma », son association caritative et ses réseaux, a engrangé les voix de groupes sociaux marginalisés d’un certain âge. Populations des campagnes reculées ou des quartiers populaires, leur vote est un cri de protestation contre un Etat qui les a abandonnées. Sans alternative au système en place, elles ne font que sanctionner un Etat déficitaire pour sanctifier un homme qui leur est venu en aide. Son emprisonnement pour fraude fiscale n’a fait qu’augmenter son aura auprès de cette frange illettrée. Elle le perçoit comme le Robin des bois des temps modernes.

Si le premier candidat est sans parti, le second a créé de toutes pièces une formation politique qui risque de remporter les élections législatives.

L’impasse comme réalité

Kais Saïed, cet homme probe, juriste conservateur, qui a refusé tout financement public de sa campagne et qui aspire à moraliser la vie publique, à lutter contre la corruption qui gangrène l’Etat et la société et à procéder à une refonte radicale du système politique, est placé comme favori au poste de président de la République. S’il est élu, lui qui est sans parti, se trouvera confronté au régime politique mis en place ainsi qu’aux forces de résistance au changement.

En effet, la nouvelle Constitution n’accorde que peu de pouvoirs au président et place le cœur du pouvoir au Parlement, tout en accordant de larges prérogatives au chef de gouvernement. Cette situation l’obligera à composer voire à abandonner certaines de ses mesures phares.

Le paysage politique tunisien, en constant mouvement, voit à chaque élection des formations naître et d’autres disparaître. Néanmoins, on peut dégager certaines sensibilités ou tendances désignées souvent sous le terme de familles. Par exemple : la famille « centriste-moderniste », regroupant des transfuges de la gauche modérée et ceux qui se réclament de l’héritage de Bourguiba, y compris des anciens du RCD. La famille « révolutionnaire », regroupant une constellation de petites formations en rupture avec l’ « Ancien Régime » et se divisant entre souverainistes et conseillistes.

Ennahda, le grand parti islamiste, a un statut ambigu puisque tout en utilisant une rhétorique « révolutionnaire », il ne s’oppose pas aux intérêts de ceux qui profitent du « système ». Bien au contraire, il en profite, lui aussi. Quant à a Gauche radicale, laminée au cours des dernières élections, elle est sans doute vouée à disparaître.

Les intentions de vote pour les législatives placent les « protestataires » en première position, Ennahda en second, les « gardiens du système » en troisième place et les contestataires en dernière position. La multiplication de listes indépendantes ajoute à la confusion générale le risque d’instabilité. En effet, l’émiettement de la représentation populaire et l’érosion de partis « traditionnels » rend difficile la formation d’une majorité stable d’où le risque de voir, à une échéance plus ou moins brève, la tenue de nouvelles élections anticipées voire même l’implosion du système politique mis en place en 2014.

Elite déconnectée de la réalité sociale

Alors, des questions demeurent. Le juriste qui s’engage à moraliser la vie publique vaincra-t-il l’homme d’affaires accusé de fraude fiscale ? Pourrait-il, une fois élu, réaliser ses promesses ? Les partis politiques seront-ils assez responsables pour mettre fin à leur émiettement et engager le pays dans les vrais combats ? Auraient-ils le courage de se remettre en question et placeraient-ils l’intérêt général avant les intérêts partisans ?

L’élite déconnectée de la réalité sociale comprendra-t-elle que ses priorités ne sont pas celles de la population ? Songerait-elle à se mettre à l’écoute d’une jeunesse en quête de reconnaissance et de valorisation ?

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