Vers une réunification territoriale de la Syrie en 2019 ?

Si le retrait des troupes américaines est appliqué, Bachar al-Assad pourrait remettre rapidement la main sur l’est du pays.

Dans un tweet posté le 19 décembre 2018, le président américain, Donald Trump, annonçait, après un entretien de 2 heures avec son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, le retrait des troupes américaines de Syrie, créant une nouvelle tempête médiatique et diplomatique autour du dossier. Cette décision, qui a entraîné la démission de son secrétaire à la Défense, est intervenue après plusieurs semaines de menaces du président turc d’une opération militaire, « imminente », dans le nord-est de la Syrie.

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Les réactions et commentaires ont depuis lors été nombreux, tout comme les changements de discours et de calendrier au sein de l’administration américaine, mettant en lumière les divisions claniques autour de Trump et le goût prononcé de ce dernier pour un exercice du pouvoir en solo. Alors que le retrait des 2 000 soldats américains devait se faire immédiatement, les responsables de la Maison-Blanche et du secrétariat à la Défense ont depuis laissé entendre que le retrait des troupes américaines se ferait sur plusieurs mois. Et serait coordonné avec les membres de la coalition internationale qui intervient en Syrie.

Plus récemment, le conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump, John Bolton, après une visite et un entretien avec le Premier ministre israélien, a tenté d’obtenir de la Turquie qu’elle garantirait la sécurité des forces Kurdes, actuellement soutenues par les Etats-Unis et les occidentaux – notamment la France et le Royaume-Uni. Cependant, sa visite à Ankara ne s’est pas déroulée comme prévu. Recep Tayyip Erdogan a refusé de le recevoir, échaudé par les déclarations que Bolton avait eues lors de sa conférence de presse commune avec Benjamin Nétanyahou.

Nouvel environnement

Depuis le 19 décembre et la décision de Trump, la situation sur le terrain n’a cependant que peu évolué. Les forces américaines sont toujours présentes et aucun retrait, ni aucune préparation pour un éventuel retrait, n’ont été constatés. Les forces américaines ont même mené 469 frappes aériennes et d’artillerie sur le sol syrien entre les 16 et 29 décembre. Doit plus du double du nombre de frappes menées au cours des deux semaines précédentes. L’armée américaine ne prévoit d’ailleurs pas de cesser ses opérations, qui ont pour cible le groupe Etat islamique (EI).

En dépit de la confusion médiatique et diplomatique qui règne depuis quelques semaines, il semble pourtant que le retrait pourrait, effet certainement non voulu par les autorités américaines, précipiter la réunification territoriale de la Syrie. Et renforcer la position de Bachar al-Assad, le président syrien, tant sur le plan intérieur qu’extérieur.

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Damas et ses alliés russes et iraniens ont en effet commencé à exploiter le nouvel environnement stratégique créé par l’éventuel retrait des Etats-Unis. Ils ont ainsi mobilisé des unités supplémentaires dans la vallée de l’Euphrate, dans la province de Deir Ez-Zor, dès fin décembre 2018. Ces renforts – comprenant des unités d’élite de l’Armée arabe syrienne (ASA) ainsi que des éléments des forces armées russes – sont postés pour traverser le fleuve et saisir les zones riches en pétrole, actuellement contrôlées par la coalition américaine et ses alliés des Forces démocratiques syriennes (SDF), dominées par les Kurdes. La Russie et Assad ayant également déployé des renforts pour bloquer une offensive imminente de la Turquie contre les SDF, à Manbij, dans le nord de la Syrie, le 28 décembre.

Pressions combinées

La police militaire Russe a par ailleurs commencé, le 8 janvier, à patrouiller dans une zone proche de cette ville, non loin de la frontière turco-syrienne – les médias pro-Kremlin ont publié une vidéo d’une patrouille fournie par le ministère russe de la Défense. Bien que les forces de Vladimir Poutine ne semblent avoir quadrillé qu’une zone restreinte où opèrent des troupes pro-régime, le déploiement de telles unités le long de la ligne de front avec Manbij est censé créer l’impression que la coalition dirigée par les Etats-Unis est partie et que Moscou est maintenant aux commandes… Bien que les forces de la coalition opèrent toujours à Manbij.

La coalition russo-iranienne a vraisemblablement l’intention de dissuader le président turc d’obtenir de nouveaux gains, tout en préparant une réconciliation politique entre les SDF et Damas. Les négociations entre le gouvernement autonome kurde et les autorités syriennes relèvent du secret de Polichinelle, et des accord « opérationnels » ont été trouvés, sur des sujets tels de que l’exploitation des puits de pétrole en zone de contrôle kurde, ou sur la présence de forces de sécurité syrienne dans la ville de Hassakeh (Nord-Est).

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Cependant, les dirigeants kurdes pensaient certainement avoir du temps pour poursuivre les négociations, en position de force, en raison des discours émanant de Washington, sur une présence à long terme des forces américaines dans la zone. Ils ont maintenant compris que les Etats-Unis ne peuvent être un partenaire fiable sur le long terme. Et, sous la menace d’une intervention militaire turque, se sont à nouveau tournés vers les autorités de Damas et Moscou. Reconnaissant de facto qu’ils ne pouvaient pas résister aux pressions combinées de la Russie, de l’Iran et de la Turquie, ainsi que celle de Damas, sans l’aide américaine.

Puissance régionale

Les Kurdes ont donc rouvert des pourparlers – quoi qu’en position de négociation plus faible – sur une éventuelle solution diplomatique avec Bachar al-Assad. Ils ont également appelé à de nouveaux déploiements du régime, pour sécuriser la frontière turco-syrienne, et le résultat final des négociations en cours comprendra probablement le transfert de vastes régions du nord et de l’est de la Syrie aux forces du régime. De quoi faire le premier pas, en tout cas, vers une réunification du territoire national, en ce qui concerne l’Est au moins. Comme l’a récemment déclaré un commandement des YPG (bras armé du parti politique kurde PYD), la réunification des zones kurdes avec le reste de la Syrie est inéluctable – la décision du président américain l’aura simplement accélérée.

Dans le même temps, les préoccupations autour de la sécurité des frontières syriennes ont également rapproché l’Irak de la coalition russo-iranienne. Le Premier ministre irakien, Adel Abdel Mehdi, a envoyé à Damas, le 30 décembre dernier, une délégation de haut rang, conduite par le conseiller à la Sécurité nationale Irakien, Falih al-Fayyadh, et Bachar al-Assad a autorisé l’Irak à mener des frappes aériennes unilatérales contre l’EI en Syrie. La Russie et l’Iran tenteront probablement d’encourager ces liens plus étroits afin de constituer un autre vecteur permettant d’accroître leur influence sur le gouvernement irakien. Tout en développant une capacité de projection de puissance régionale aux dépens des Etats-Unis au Moyen-Orient.

En fin de compte, la décision de Donald Trump, si elle est réellement mise en œuvre – ce sur quoi les Russes et les Iraniens semblent avoir des doutes -, pourrait entraîner la prise de contrôle par Bachar al-Assad de l’est du pays, ainsi qui le renforcement de la présence russe et iranienne sur le territoire syrien. Ceci alors que les dirigeants arabes commencent à évoquer un retour de la Syrie au sein de la Ligue Arabe. Ce que les autorités américaines semblaient vouloir éviter il y a quelques semaines encore…

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