La révolution « ijabienne » de l’université tunisienne

Les enseignants-chercheurs tunisiens militent avec une rare détermination pour sauver l’université publique du pays.

Tunis. Boulevard Ouled Haffouz. 8 avril 2019. 20 heures 30. Les passants modèrent instinctivement leur allure à hauteur du siège du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Une musique entrainante accompagne chants, poèmes, et harangues militantes repris en chœur depuis cette administration publique.

En cette agréable soirée, un meeting réunit près de deux mille universitaires sur le parvis du ministère. Leur syndicat, Ijaba, pour Union des professeurs universitaires chercheurs tunisiens, organise la « Nuit du Défi », un rassemblement étonnamment festif. La raison ? Protester contre le blocage du salaire de centaines d’enseignants-chercheurs, la plupart docteurs, combiné à une cruelle suppression de leur affiliation à la protection sociale et à la couverture médicale. Disparus, leurs noms des serveurs informatiques de la Caisse nationale d’assurance maladie. Conséquence ? Le refus de toute prise en charge des soins médicaux des universitaires et de leurs enfants.

Les séances de chimiothérapie doivent être payées en cash, rapporte un professeur atteint d’un cancer. Quant aux bulletins de soins des pédiatres, ils sont rejetés. Une dose de sadisme que seul un Ramsay Bolton, personnage cruel parmi les cruels de Game of Thrones, aurait pu instiller. Là où un pervers du style de Joffrey Baratheon aurait tout de même lancé un préavis. Ce que ne fit même pas Slim Khalbous, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Et pour briser la grève administrative lancée par Ijaba en vu de l’application de l’accord signé le 7 juin 2018, le gouvernement tunisien a sévi avec une férocité mythique…

« Sirènes de l’exil »

Pour rappel, cet accord stipule que le ministère ne décrètera plus unilatéralement les reformes Licence-Master-Doctorat, qu’il ouvrira des concours de recrutement (suspendus depuis 2015), qu’il augmentera le budget de la recherche et, surtout, qu’il respectera l’échelle salariale dans la fonction publique. Car il est injuste qu’un professeur des universités (le plus haut grade de l’enseignement supérieur) perçoive un salaire moindre que celui d’un fonctionnaire moins diplômé. Un maître-assistant détenteur d’un doctorat doit encore se présenter devant trois jurys pointilleux pour être habilité à diriger des recherches, promu maitre de conférences et enfin devenir professeur, au terme d’un parcours qui l’amène tout droit au bord de l’âge de la retraite. Tout ceci ne dépendant que de sa seule production scientifique, sans aucun bénéfice de l’ancienneté.

Nejmeddine Jouida, le coordinateur national d’Ijaba, en tire la conséquence : « Les rémunérations dans la fonction publique ne suivent aucun raisonnement logique et dévalorisent les diplômes et l’acquisition du savoir. Elle a poussé 4 500 universitaires à quitter le pays en quelques années, soit plus du tiers des enseignants-chercheurs. L’émigration massive de nos plus hautes compétences académiques est une hémorragie dangereuse. » A propos de Youssef Chahed, le chef du gouvernement, qui déclare ne pas s’inquiéter pour cette « fuite des cerveaux », ce dernier de tempêter : « Quelle inconscience ! Nos universités ne pourront plus former médecins, financiers, ingénieurs ou juristes lorsque les professeurs eux-mêmes succomberont aux sirènes de l’exil. »

Difficile selon lui de préserver l’intégrité de l’enseignement supérieur avec des salaires aussi bas. Et Nejmeddine Jouida de s’interroger : « Comment convaincre nos jeunes que l’universitaire instruit est le modèle à suivre ? Si cela continue, alors l’école publique ne sera plus l’ascenseur social comme le voulait Bourguiba avec l’indépendance. » L’objectif de l’accord du 7 juin 2018 ? « Rétablir la cohérence entre échelle salariale et compétences. Pour que le métier d’enseignant-chercheur retrouve son attractivité. »

« Conflits sociaux »

Retour boulevard Ouled Haffouz. Alors que va débuter dans quelques minutes le concert d’une jeune pianiste, Zied Ben Amor, coordinateur national adjoint d’Ijaba et docteur en littérature anglaise, prend la parole. Depuis la tribune (un palier de l’imposant escalier extérieur du deuxième bâtiment du ministère), il harangue l’auditoire : « Amenés là par le hasard des vents de la politique, nos ministres se lamentent de la perte du prestige de l’Etat. Mais c’est le respect de leurs engagements qui le rétablira, pas le blocage de nos salaires ! Au lieu d’appliquer l’accord comme convenu avant le 31 décembre 2018, ils veulent nous mettre à genoux. Même aux pires moments de la dictature de Ben Ali, jamais un gréviste n’a été privé de tout son salaire et de sa protection sociale. »

L’objectif déclaré du blocage des rémunérations et de l’accès aux soins était de forcer les grévistes à une transaction, du genre « déposez vos examens et vous mangerez à votre faim ». Jamais de la vie, répondent les enseignants-chercheurs, pour qui sauter des repas et se priver de soins semble moins rude que céder au chantage. D’ailleurs, aucun universitaire n’a accepté cette indécente proposition. Car s’ils devaient reculer, confient-ils, l’arbitraire deviendrait la règle. « Si le gouvernement s’adonne à des pressions de ce genre et constate que cela marche, alors les abus de pouvoir deviendront une méthode de gouvernance des conflits sociaux », explique ainsi Abdelkader Bouslama, docteur en méthodes quantitatives et sciences informatiques, membre du bureau national d’Ijaba.

Des tonnes de vœux

Au petit matin, le lendemain, 9 avril 2019 (fête des Martyrs), les participants de bonne humeur mais fatigués quittent le rassemblement par petits groupes. Ils saluent les sit-inneurs présents depuis le 25 mars dernier, qui dorment sous l’imposant escalier en forme de podium du deuxième bâtiment du ministère. Le soleil se lève sur la journée qui célèbre les indépendantistes tunisiens tués en 1938. Mais une autre bataille se joue aujourd’hui, celle de l’instruction publique, priorité nationale pour Ijaba. Dont les membres ont par exemple plaidé (avec succès) devant une commission parlementaire le rejet d’un texte de loi consentant à l’implantation d’universités privées à capital 100 % étranger.

Ces derniers de rappeler aux élus de la nation que le ministère a failli à son rôle de supervision des universités privées tunisiennes, comme l’a relevé le 31ème rapport de la Cour des Comptes. Ijaba a dénoncé en outre la convention entre le ministère et la Caisse tunisienne des dépôts et consignations (CDC) à propos du financement du projet d’une université privée. La CDC, pour rappel, est une institution publique qui dispose de l’argent déposé dans les comptes d’épargne de la poste. Et il est fâcheux d’apprendre, insiste Ijaba, que la CDC n’a jamais investi dans l’université publique…

La veille du 1er mai, une centaine de sit-inneurs passera une 37ème nuit sous son abris de fortune. Toujours pas de déblocage de leurs salaires et de leur affiliation sociale en vue. Accablés ? Désespérés ? Non, ils donneront tous l’air d’être joyeux. En train de lancer des tonnes de vœux à une collègue qui soufflera les bougies de son gâteau d’anniversaire. Des moments de pur bonheur, il y en a eu si souvent sous les marches de cet escalier. Les sit-inneurs festoieront tout aussi bruyamment en apprenant la naissance de deux bébés, Karama et Nidhal, dont les mamans n’ont ni salaire ni couverture sociale.