Franck Mermier : « Le processus révolutionnaire syrien aura eu pour conséquence de transformer radicalement les formes d’expression de toute une société »

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15.11.2018

Entretiens sur la Syrie avec un politologue, un anthropologue et un historien croisés au Salon du Livre de Beyrouth.

La 25ème édition du Salon du Livre francophone de Beyrouth (du 3 au 11 novembre 2018) a été rythmée par de nombreuses tables rondes, au cours desquelles la Syrie a été, cette année encore, au centre des interventions des spécialistes invités. De passage dans la capitale libanaise pour présenter leurs récents ouvrages, nous avons rencontré le politologue Ziad Majed, l’anthropologue Franck Mermier et l’historien Matthieu Rey pour une série de grands entretiens. Le Monde Arabe revient sur les derniers évènements en Syrie, le système Assad, ainsi que sur l’importance de l’archivage dans la transmission de la mémoire de la révolution syrienne. Une série proposée en trois parties.

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Franck Mermier : « La saturation médiatique centrée sur la géopolitique et le phénomène de migration a conduit à l’invisibilité de la société syrienne »

 

Passeur de mémoire, l’anthropologue et directeur de recherche au CNRS Franck Mermier publie Ecrits libres de Syrie. De la révolution à la guerre (Classiques Garnier, 2018), anthologie de chroniques de la révolution traduites pour la première fois. Nous l’avons rencontré lors de son passage au Salon du Livre francophone de Beyrouth (du 3 au 11 novembre 2018) pour évoquer les nouveaux espaces de résistance culturelle syriens.

LMA : Quels sont ces nouveaux espaces de résistance culturelle, et comment sont-ils nés ?

FM : L’exil forcé par la répression politique et l’état de guerre a suscité le lancement de nombreuses initiatives culturelles et la création de réseaux et d’institutions par des artistes, des journalistes, des écrivains et des chercheurs syriens. Des galeries et des collectifs artistiques, des maisons d’éditions, des supports médiatiques, des revues et des centres de recherche ont fleuri au Liban, en Turquie et dans les pays européens notamment. Le processus révolutionnaire syrien aura eu pour conséquence de transformer radicalement le contenu et les formes d’expression de toute une société, par les nécessités de contrer la guerre de propagande du régime mais aussi par la volonté de projeter dans l’avenir une Syrie rêvée. La combinaison de la violence extrême, de la sauvagerie répressive et guerrière, de la montée des fondamentalismes et des ingérences externes, rendaient le territoire syrien de plus en plus inaccessibles pour de nombreux opposants de la résistance civile. 

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Yassin Al-Haj Saleh parle des « nouvelles écritures syriennes », qui sont selon vous « le terreau d’une nouvelle citoyenneté pour le futur ». Qu’entendez-vous par là ?

Pour Yassin Al-Haj Saleh, une écriture nouvelle est née après la révolution syrienne et de nouveaux auteurs sont apparus. Pour lui, « la complexité de la situation syrienne a libéré la parole et l’expression, a brisé des chaines visibles et invisibles qui bridaient la génération précédente : celles du pouvoir de la censure, celles de l’idéologie et de la religion, celles de l’étroitesse de l’horizon local, celles de ‘l’écriture correcte’ et enfin, celles de la distinction entre formes d’écritures ». Il est difficile aujourd’hui de supputer les conséquences dans le futur de ce processus de création tous azimuts, mais il est évident que cet engagement massif dans les domaines de l’expression artistique, culturelle, académique et médiatique renvoie aux revendications d’une citoyenneté pleine et entière qui ont été portées par le mouvement de contestation syrien, avant et et après 2011. Le désir de connaissance de la société syrienne qui se manifeste dans ces « nouvelles écritures » est porté par la volonté de beaucoup de donner un sens aux événements et cette quête de savoir est par elle-même une déclaration de citoyenneté.

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Vous avez comparé le cinéma libanais et la littérature syrienne en période de guerre. En quoi ces produits artistiques sont-ils semblables ?

Pendant et après la guerre du Liban, le cinéma libanais s’est emparé du thème de la guerre souvent en relation avec Beyrouth qui, avec la destruction de son centre, symbolise la destruction du pays et d’un modèle de convivialité. Plusieurs films emblématiques, comme West Beirut de Ziad Doueiri, font partie de ce mouvement de réappropriation mémorielle qui n’a pas fini de hanter la société libanaise. Le roman libanais ne prit véritablement Beyrouth comme décor, scène, voire comme protagoniste, que durant la guerre du Liban. En Syrie, le caractère massif et répété d’une violence extrême a trouvé sa traduction dans le domaine de la fiction par la concomitance de la figure du cadavre dans plusieurs romans syriens publiés depuis 2011. L’ouvrage de Khaled Khalifa, La mort est une corvée (Actes Sud/Sindbad, 2018), en est un exemple récent.

Comment transmettre cet apport révolutionnaire dans les champs académiques européens ?

La publication en français de l’ouvrage de Sana Yazigi, Chroniques de la révolte syrienne (IFPO, 2018), qui reflète le travail d’archivage considérable des expressions artistiques réalisé par l’équipe du site Creative Memory of the Syrian Revolution est un événement important. C’est un centre de recherche français, l’Institut Français du Proche-Orient, qui l’a publié sur une initiative d’un programme de recherche centré sur la révolution et la guerre en Syrie (ANR Shakk). Les chercheurs se doivent donc de relayer, par leurs études mais aussi par le biais de la traduction, les productions culturelles et académiques syriennes. Il est aussi essentiel que des chercheurs syriens soient associés à des programmes de recherche et, pour certains, se forment ainsi aux méthodes des sciences sociales. Le développement des sciences sociales fait aussi partie de la lutte pour la démocratisation des sociétés, et on sait combien ce domaine est particulièrement surveillé et cadenassé en Syrie.

Qui sont les auteurs des textes sélectionnés, où ont-ils été publiés et dans quel contexte ?

Pour ce livre, Ecrits libres de Syrie. De la révolution à la guerre, 17 textes ont été choisis écrits par 15 auteurs. Ces textes relèvent de plusieurs registres, celui du témoignage commeavec Khalifa Khuder, Ahmed Al Haj Saleh, Samira Khalil, Jana Salem, Moustafa Abou Chams, et de l’analyse, avec Sabr Darwich, Ahmad Abazeid et Omar Kaddour. Certains textes sont à la fois des témoignages et ont une portée littéraire, avec par exemple Omar Kaddour. Les articles ont été tirés, entre autres, de deux revues libanaises qui accueillent les écrits d’auteurs du monde arabe, Kalamoun (Parole), disparue en 2016, et Bidayat (Commencements, revue dirigée par Fawwaz Traboulsi).

De nombreux militants ont investi le domaine de l’information et sont devenus journalistes, créant alors des supports médiatiques qui sont devenus des centres de vie intellectuelle particulièrement actifs. Il en est ainsi du site d’Al-Jumhuriya (République), fondé en mars 2012 par plusieurs militants d’une Syrie laïque et démocratique, dont certains sont installés à Istanbul, comme l’écrivain Yassin Al-Haj Saleh et le journaliste Yassin Swehat. Cette revue en ligne publie des analyses et des enquêtes particulièrement fouillées, notamment sur la mainmise et les exactions du régime de Bachar al-Assad et des groupes djihadistes ou autres.

En plus des intellectuels établis, certains « se sont révélés intellectuels par la révolution », selon vous. Quelle est la genèse de cette dynamique ?

La révolution syrienne a fait surgir de nouveaux acteurs, dans les domaines politique, social et culturel notamment. Devant la violence extrême, la férocité de la répression du régime, le développement des mouvements djihadistes, une résistance civile et culturelle s’est développée. Elle est animée par différents intellectuels, ceux rassemblés autour de la revue Al-Jumhuriya notamment, ceux aussi regroupés autour de centres de recherche, qui ont pour objectif de produire de la connaissance sur la société syrienne après une chape de plomb qui a duré plusieurs décennies du fait de la censure exercée par le régime assadien. Parmi ces nouveaux intellectuels, beaucoup tentent de développer une pensée critique en refusant toute accointance avec les pouvoirs politiques. Ce faisant, ils mettent en place de nouveaux paradigmes pour penser la Syrie qui rompent avec les anciens carcans idéologiques.

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Votre ouvrage offre une pluralité de points de vue, comment s’est opérée la sélection ?

Il s’agit d’une anthologie, certes arbitraire, mais qui est fondée à la fois sur la qualité des textes, sur la richesse et l’intérêt des données qu’ils contiennent et sur la crédibilité de leurs auteurs. La succession des textes obéit partiellement à une logique chronologique et vise à couvrir les grandes phases de la période qui commence au moment de la contestation pacifique de mars 2011 jusqu’au siège et à l’évacuation d’Alep en décembre 2017. Plusieurs textes sont cependant consacrés à des analyses de phénomènes politiques et sociologiques tels que le développement de l’Organisation Etat islamique, le positionnement des alaouites, les relations entre le PKK et le PYD… Il s’est agi aussi de montrer la pluralité des situations, des contextes, mais aussi des subjectivités qui se dévoilent dans ces récits.

A quoi est due cette « invisibilité de la société syrienne » dont vous avez parlé lors de la table ronde au Salon du Livre ?

La saturation médiatique centrée sur la géopolitique et le phénomène de migration ont conduit à l’invisibilité de la société syrienne. Le fait de ne considérer la guerre en Syrie qu’à travers le prisme du confessionnel ou de la lutte entre grandes puissances ou entre puissances régionales a pour conséquence d’occulter des dynamiques internes et des voix syriennes qui restent souvent ignorées. Cette invisibilité est aussi due au fait que beaucoup de Syriens qui devraient s’exprimer sont parfois contraints par des difficultés de parler les langues étrangères et que leurs paroles ne sont accessibles que par le biais de la traduction. On la doit enfin aux visions stéréotypées de la société syrienne, qui ne cessent de prévaloir, comme la question des minorités religieuses, et que le prisme djihadiste n’a fait que renforcer.

 

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Journaliste freelance basé à Beyrouth et spécialisé sur la Syrie, analyste des mouvements populistes et conspirationnistes.