Libye : les passeurs de migrants se changent en esclavagistes

La chaine américaine CNN s’est rendue en Libye pour enquêter sur des cas de vente aux enchères d’êtres humains, permis notamment par l’état de délabrement du pays.

Tout part d’une vidéo envoyée à des journalistes de CNN par un « contact ». « Lieu inconnu, Libye, août 2017 » peut-on lire, avant de voir à l’écran un homme vêtu d’une chemise blanche, immobile, avec à ses côtés un autre homme, dont on ne verra pas le visage. Mais dont on entend la voix. « 400, 700, 800 […] Grands garçons forts pour le travail agricole » dit-il. La scène, de nuit, paraît surréaliste. « Vous êtes en train de regarder une vente aux enchères d’êtres humains » annonce la voix off d’une journaliste de la chaine américaine, Nima Elbagir. « Après des mois de recherches, nous avons pu vérifier l’authenticité de la vidéo et décidé de nous rendre en Libye pour enquêter ».

A l’aide de caméras cachées, une équipe de CNN a donc pu filmer l’une des deux ventes aux enchères qui ont lieu tous les mois, selon Nima Elbagir. Le lieu, pour ne pas mettre en danger leur « contact », restera secret. « Quelqu’un a besoin d’une pelleteuse ? C’est un mineur, un grand homme fort, il va creuser » dit un homme au milieu d’une petite cour éclairée, après que des hommes sont sortis un par un d’une maison. « 400, 500, 550, 600, 650, 700 ». Toujours de nuit, à quelques kilomètres de Tripoli, une douzaine de personnes passeront ainsi « au marteau » en quelques minutes.

« Les milices se sont reconverties dans l’esclavage »

Chaque année, des dizaines de milliers de personnes traversent les frontières de la Libye. Des réfugiés fuyant les conflits, la plupart du temps, ou des migrants économiques à la recherche de meilleures opportunités en Europe. Sauf que les mesures de répression prises récemment par les garde-côtes libyens ont entrainé une diminution drastique des traversées vers le continent ; les passeurs se sont petit à petit changés en esclavagistes, les réfugiés en esclaves d’après CNN. La chaine américaine a pu contacter un responsable de l’Agence gouvernementale de lutte contre l’immigration clandestine à Tripoli, Naser Hazam, qui a reconnu que de gangs organisés exploitaient certains réseaux de contrebandes.

« La Libye est aujourd’hui un Etat impuissant face aux milices, aux factions qui se partagent son territoire. Ce sont des révolutionnaires d’hier reconvertis en grands trafiquants internationaux : drogue, armes et bien évidemment organisation de traversées clandestines vers l’Italie » explique de son côté Franck Génauzeau, correspondant de France 2 au Proche-Orient. « Mais ce filon s’est tari l’été dernier à la suite d’un accord financier entre l’Italie et la Libye très controversé, car les deux pays sont accusés de rémunérer ces milices libyennes, qui jugulent en échange les traversées. » Les migrants arrivant toujours en masse sur les côtes libyennes, « les milices se sont reconverties dans l’esclavage. »

Bruxelles remise en cause

A la suite de l’enquête de CNN, les autorités libyennes ont tout de même assuré qu’une enquête serait ouverte. Mardi 14 novembre, le haut commissaire des Nations unies (ONU) aux droits humains, le Jordanien Zeid Ra’ad Al-Hussein, avait attiré l’attention sur les conditions de détention déplorables des migrants en Libye, et regretté que la coopération du pays avec l’Union européenne (UE) ne soit pas plus « humaine ». « La communauté internationale ne peut pas continuer à fermer les yeux sur les horreurs inimaginables endurées par les migrants en Libye et prétendre que la situation ne peut être réglée qu’en améliorant les conditions de détention ».

Dans le viseur de certains, donc : Bruxelles – qui, pour se dédouaner, réplique qu’elle finance les activités de l’ONU pour protéger les migrants en Libye. « Heureusement que l’UE contribue au budget de l’ONU et de l’agence de l’ONU pour les réfugiés » indiquait mercredi à France Info François Gémenne, chercheur en science politique et spécialiste des flux migratoires. « Cette défense de la part de Bruxelles est assez pathétique quand on sait que les gouvernements passent des accords avec la Libye pour renvoyer les migrants. » Pour lui, le pays d’Afrique du Nord « est une sorte de camp de concentration à ciel ouvert ».

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